(Québec) Le rapport indépendant sur la rémunération des médecins n’a pas tranché le débat. Le gouvernement Legault et la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) tirent des conclusions diamétralement opposées de la même étude qu’ils ont commandée, a appris La Presse.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Québec avance que les médecins québécois sont payés de 11 % à 18 % de plus que leurs collègues du reste du Canada, alors que la FMSQ estime qu’ils gagnent 4 % de moins.

Ils n’interprètent tout simplement pas de la même façon les données brutes fournies par l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) au cours des dernières semaines. Ceux qui espéraient obtenir un chiffre consensuel pour enfin avoir l’heure juste seront déçus.

L’organisme n’est pas parvenu à retenir une méthode de calcul parfaite permettant de chiffrer avec précision l’écart entre la rémunération des médecins spécialistes du Québec et leurs collègues du reste du Canada, selon les informations recueillies dans les derniers jours. Il a des réserves sur chacune des méthodes, qui aboutissent à des résultats différents. « Une chatte n’y retrouverait pas ses petits », a-t-on confié à La Presse.

Résultat : chaque partie paraît retenir ce qu’elle veut bien de la masse des données fournies par l’ICIS.

Des résultats différents selon les facteurs

À la demande de la FMSQ et du gouvernement, l’organisme a tenu compte de différents facteurs dans son analyse : le paiement clinique brut moyen versé par médecin, la rémunération en « équivalent temps plein », la charge de travail, la productivité en termes de jours et d’heures travaillés, la richesse de chaque province (PIB) et le coût de la vie. S’ajoutent au portrait d’autres éléments, comme des calculs par spécialités médicales et des comparaisons de la rémunération pour chaque acte – le « code à code », comme on le dit dans le milieu de la santé.

Les résultats diffèrent en fonction des facteurs retenus.

Au gouvernement, on fait valoir que l’ICIS confirme un écart de rémunération de 11 % à 18 % au bénéfice des spécialistes québécois. On cherche donc à réduire dans la même proportion leur enveloppe de rémunération. Québec vise ainsi une coupe de 500 millions à 1 milliard de dollars.

Pour la FMSQ, l’ICIS prouve plutôt que la rémunération des médecins québécois est inférieure de 4 % à celle de leurs collègues du reste du Canada. On ajoute qu’aucune augmentation n’est prévue jusqu’en 2023 dans l’entente actuelle et que les médecins ontariens vont remonter dans le classement grâce à des hausses annoncées récemment qui surviennent après des années de gel ou de coupes.

À la FMSQ, on soutient que les médecins québécois se retrouvent en cinquième position, derrière notamment leurs collègues de la Saskatchewan et de l’Alberta, où la rémunération est très élevée.

Réglé d’ici à la fin de l’année ?

L’ICIS remettra son rapport définitif aux parties à la fin décembre, beaucoup plus tard que prévu, sur la base des données transmises récemment, que les parties qualifient d’« étude préliminaire ». Or le premier ministre François Legault disait en entrevue à La Presse qu’il voulait tirer un trait sur ce dossier d’ici à la fin de l’année. Il veut réduire la rémunération des médecins spécialistes avant le début de 2020, quitte à déposer une loi spéciale.

La guerre de chiffres sera en toile de fond de la rencontre entre Québec et la FMSQ lundi. Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, et la négociatrice en chef du gouvernement, Édith Lapointe, auront des pourparlers avec la présidente de la Fédération, Diane Francoeur, et le négociateur des médecins, l’ancien premier ministre Lucien Bouchard.

Comme La Presse l’a écrit jeudi, la FMSQ a soumis une proposition au Trésor selon laquelle les médecins spécialistes sont prêts à réduire de 250 millions de dollars leur enveloppe de rémunération, qui avoisine les 5 milliards. « Ce n’est pas suffisant », a réagi François Legault. Cette proposition prouve à ses yeux que le précédent gouvernement « a donné trop d’argent aux médecins ».

Christian Dubé considère lui aussi que la FMSQ donne raison au gouvernement Legault en proposant de tailler dans son enveloppe de rémunération. L’offre est une preuve d’« ouverture » de la part des médecins et « un point de départ » pour rouvrir l’entente et récupérer des sommes, selon lui.

Ça démontre qu’on peut voir une entente plus équitable, qui respecte la capacité de payer des citoyens et des priorités des citoyens qui doivent être mises dans la santé.

Christian Dubé

Quant au contenu de cette proposition de 250 millions, « je vous dirais que c’est un point de départ, a ajouté M. Dubé. Vous me connaissez, on n’arrêtera pas au premier mouvement. Il y a une ouverture, ça fait longtemps qu’on fait les discussions en sous-marin, et je pense qu’on va continuer de cette façon-là ». Il a dit ne pas vouloir « négocier sur la place publique ».

François Legault a réitéré son objectif : que les médecins gagnent 9 % de moins que leurs confrères du reste du Canada, « comme l’ensemble des travailleurs au Québec ». « À l’époque, ça donnait 1 milliard », a-t-il dit en faisant référence à la campagne électorale. Il ne chiffre plus ses attentes aujourd’hui. « Je ne commencerai pas à négocier ici », a-t-il ajouté peu de temps avant la période des questions à l’Assemblée nationale. Christian Dubé n’a pas été plus précis. « Je viens d’un milieu où je veux bien gérer vos attentes, et je vous dis que les discussions continuent », s’est-il contenté d’affirmer.

Un rappel à François Legault

Au Salon bleu, le chef intérimaire du Parti québécois, Pascal Bérubé, a rappelé le premier ministre à sa position de la campagne et lui a demandé que les sommes récupérées ne soient « pas en deçà d’un milliard de dollars ». Le gouvernement a par ailleurs refusé de débattre d’une motion du député de Québec solidaire Vincent Marissal lui demandant de récupérer cette somme. « On a l’impression que c’est une balloune qui se dégonfle tranquillement », a-t-il affirmé lors d’un point de presse. Il a évoqué la possibilité que M. Legault « ait changé son fusil d’épaule » et que son « mentor Lucien Bouchard ait réussi à le convaincre que ce n’était pas 1 milliard ».

Christian Dubé a indiqué que « toutes les sommes qui seraient récupérées de l’entente avec la Fédération des médecins [allaient] retourner dans la santé ». « Je voudrais dire à la population de nous appuyer dans cette demande-là », a-t-il lancé. Appelé à préciser ses propos, il a répondu que l’enveloppe de rémunération des médecins baisserait, mais que le budget global de la santé resterait le même que prévu. Les sommes récupérées basculeraient donc dans d’autres colonnes de dépenses du plus gros ministère du gouvernement, pour une hausse de salaire au bénéfice des préposés aux bénéficiaires, notamment.