Les conclusions limpides d’une nouvelle étude risquent de relancer un débat houleux : nos médecins sont nettement surpayés.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

En fait, non seulement ont-ils rattrapé le reste du Canada, mais nos médecins sont aussi désormais parmi les mieux payés au monde, selon l’étude de l’Institut du Québec. Si leurs émoluments devaient être conformes au niveau de richesse relatif du Québec par rapport au reste du Canada, la facture annuelle pour l’État s’en trouverait allégée de 870 millions de dollars, rien de moins !

L’auteur de l’étude, vous le connaissez, est l’économiste Alain Dubuc, ex-chroniqueur et éditorialiste de La Presse, maintenant professeur à HEC Montréal. Dans son analyse de 53 pages, son approche est analytique et appuyée. Le ton est loin de celui des chroniques souvent tranchées qui le caractérisait dans ses dernières années à La Presse.

Tenez, pour comparer la paye des médecins, Alain Dubuc a présenté deux méthodes distinctes, en expliquant les limites de chacune et les raisons pour choisir la seconde, en y ajoutant une perspective historique. Trois indicateurs distincts ont été passés au crible pour comparer la richesse relative du Québec, qui démontrent qu’elle se situe entre 83 % et 89 % de celle du reste du Canada, ce qui devrait être reflété dans la paye des médecins (1).

Premier constat : la paye des médecins du Québec a largement rattrapé le reste du Canada, compte tenu de notre richesse relative. Les médecins du Québec reçoivent en moyenne 328 000 $ ou 392 000 $ selon les deux méthodes utilisées, ce qui correspond à 96 % ou à 105 % de la moyenne canadienne, bien au-delà de notre richesse relative.

Alain Dubuc juge la comparaison d’autant plus intéressante que l’organisme qui produit les données, soit l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), a corrigé une importante lacune dans sa méthodologie pour la seconde méthode.

Depuis janvier 2019, les données de l’ICIS incorporent non seulement les paiements à l’acte à cette méthode, mais aussi les autres formes de rémunération des médecins, ce qui permet d’avoir un portrait plus complet. Le paiement à l’acte ne représentait que 44,5 % des revenus des médecins de famille en 2017 – dernière année dont les données sont accessibles – contre 72 % au Québec, ce qui faussait les comparaisons pour ces omnipraticiens.

À ce sujet, justement, l’étude tire un deuxième grand constat : ces médecins généralistes, plutôt épargnés par rapport aux spécialistes dans le débat, gagnent bien davantage qu’on ne l’aurait d’abord cru.

En 2017, le paiement brut moyen versé aux généralistes québécois s’établissait à 260 693 $, selon la première méthode tirée des données de l’ICIS. Ce paiement est en forte progression dans le temps, note l’auteur, et représente 94 % de la moyenne canadienne. Toutefois, il ne tient pas compte de la semaine de travail plus courte d’un grand nombre de médecins au Québec.

La seconde méthode, qui compare la rémunération des médecins en équivalent à temps plein, est plus représentative. Pour un travail à temps plein similaire, l’ICIS juge qu’un médecin de famille québécois a gagné ainsi 344 214 $ en 2017, contre 297 627 $ en Ontario et 321 340 $ pour la moyenne canadienne.

L’écart est de 16 % avec l’Ontario et de 7 % avec la moyenne canadienne, écart qui s’ajoute à notre richesse relative moindre au Québec. Et cette rémunération place le Québec au deuxième rang canadien, juste derrière l’Alberta.

Pour les médecins spécialistes, en revanche, la nouvelle méthode de l’ICIS a pour effet de dégonfler un peu leur rémunération, à 441 180 $, qui se situerait alors à la moyenne canadienne, et même au septième rang des neuf provinces comparées.

Troisième grand constat : Alain Dubuc note que la paye des généralistes canadiens vient au cinquième rang de 23 pays industrialisés comparés et celle des spécialistes, au troisième rang de 31 pays comparés. Et qu’autrement dit, les médecins québécois sont parmi les mieux payés au monde !

Les comparaisons mondiales sont fort difficiles à faire, et les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques le démontrent bien. Après déduction des frais de cabinet et en tenant compte du pouvoir d’achat différent, par exemple, un spécialiste gagne l’équivalent de 231 005 $ US au Canada, contre 219 425 $ US en France et 154 146 $ US en Israël. Au Royaume-Uni et en Suède, où les médecins sont salariés, la rémunération est plutôt de 163 647 $ US et de 99 154 $ US.

Pour les médecins de famille, la paye comparable équivaudrait à 139 561 $ US au Canada, contre 131 259 $ US en France, 145 243 $ US au Royaume-Uni et 101 867 $ US en Australie.

En revanche, nos médecins sont nettement moins payés qu’aux États-Unis : l’écart avoisine les 27 %. Justement, le chercheur note que les forts émoluments de nos médecins s’expliquent entre autres par la proximité des États-Unis, où nos diplômes sont reconnus. Il constate néanmoins, chiffres à l’appui, qu’il n’y a pas d’exode canadien vers les États-Unis – encore moins du Québec – et qu’à cet égard, il faut craindre davantage les conditions de recherche et de pratique des médecins aux États-Unis que la rémunération.

La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) conteste les choix méthodologiques d’Alain Dubuc. Avant de tirer des conclusions, son porte-parole, Jean-Pierre Dion, suggère d’attendre le rapport commandé par le gouvernement du Québec à l’ICIS, qui utilisera de nombreuses méthodes de comparaison et qui balisera mieux le réel travail des médecins d’ici. « Le rapport révélera un portrait bien différent », dit-il.

Le rapport, auquel ont participé la FMOQ et la Fédération des médecins spécialistes du Québec, était censé être publié en septembre, mais a été retardé pour tenir compte de certains nouveaux ajustements méthodologiques.

(1) L’auteur a également pris soin de décortiquer la productivité de nos médecins, de comparer le coût des services médicaux, de tenir compte de la féminisation plus grande de la profession au Québec sur le temps de travail et de rappeler la part que les dépenses des médecins occupent dans le budget de chaque province, entre autres.