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«Le suicide peut être prévenu»

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Bon an, mal an, quelque 1100 personnes se suicident au Québec, mais ce n'est pas une fatalité. Les services sociaux et les services de santé doivent se pencher sur chaque cas et en tirer des conclusions, plaide un psychiatre.

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Louise Leduc
La Presse

Quelque 1100 personnes par année se suicident au Québec, mais de nombreuses vies pourraient être sauvées. Les services sociaux et les services de santé doivent se pencher sur chaque cas et en tirer des conclusions, plaide un psychiatre. Les coroners doivent faire plus de recommandations et en assurer un meilleur suivi, disent de leur côté des parents de jeunes qui se sont suicidés.

Des audits pour sauver des vies

Chaque suicide survenu en 2016 dans l'est de Montréal fait actuellement l'objet d'un examen approfondi retraçant la trajectoire de vie, les problèmes de santé et les appels à l'aide lancés par la personne disparue. L'objectif : sauver des vies et voir si le système de santé ou les services sociaux ont connu des ratés.

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Chaque suicide survenu en 2016 dans l'est de Montréal fait actuellement l'objet d'un examen approfondi retraçant la trajectoire de vie, les problèmes de santé et les appels à l'aide faits par la personne disparue.

PHOTO JOSEPH RUSHMORE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

C'est ce qu'a appris La Presse en parcourant le rapport préliminaire de ce projet pilote mené par le psychiatre Alain Lesage.

Il espère que de telles évaluations approfondies et systématiques seront bientôt la norme, partout au Québec, et qu'elles permettront une meilleure prise en charge des personnes qui sont le plus à risque de se suicider, à savoir celles qui ont un problème de santé mentale ou de dépendance à l'alcool ou aux drogues.

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Alain Lesage, psychiatre

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

« Le suicide peut être prévenu », écrit-il.

Depuis 2010, dans les Forces armées canadiennes, « chaque suicide est déjà l'objet d'une telle enquête approfondie », fait observer le docteur Lesage, pour qui chaque vie vaudrait qu'on en fasse autant.

Le projet pilote en cours reproduit l'expérience qu'a déjà menée en 2008 le Dr Lesage avec le Groupe McGill d'études sur le suicide au Nouveau-Brunswick.

Chaque audit nécessite une trentaine d'heures de travail. Le dossier médical de la personne qui s'est suicidée est scruté à la loupe. Des spécialistes de la santé et d'autres intervenants, dont des représentants des familles, se penchent sur chaque cas. Les personnes endeuillées sont interviewées pour obtenir leur point de vue et les orienter au besoin vers des ressources d'aide. 

Bref, on retourne souvent des années en arrière pour comprendre ce qui a mené la personne à se suicider et si les services sociaux et les services de santé ont été adéquats.

Pour le personnel de la santé qui peut être appelé à se pencher sur la mort d'un patient qu'il a vu passer, « le processus peut être douloureux », reconnaît sans détour le Dr Lesage.

De tels audits ont pour but de sauver des vies, « en s'éloignant de la culture du blâme », écrit le docteur Lesage.

Si une faute professionnelle grave a été commise, un professionnel de la santé peut être sanctionné au terme des enquêtes habituelles, mais les audits dont il est question ici « n'ont aucun pouvoir de sanction ».

Les professionnels impliqués ne sont pas nommés. L'exercice vise plutôt à voir s'il y a des lacunes à corriger.

Alcool et trouble mental

Quelles conclusions préliminaires le Dr Lesage tire-t-il du projet pilote mené jusqu'ici à Montréal ? D'abord, que « dans presque la moitié des cas, des problèmes avec l'utilisation des substances, en particulier l'alcool, sont mal identifiés et mal gérés par le système de santé et des services sociaux ».

« On est loin d'avoir adopté la déclaration du médecin-chef de la santé publique des États-Unis qui, en 2016, déclarait que "les dépendances ne sont pas des faiblesses morales, mais des maladies chroniques à soigner avec compassion, urgence et compétence". »

L'alcool et les drogues sont encore trop souvent perçus « comme de mauvaises habitudes de vie plutôt que comme une maladie qui peut être traitée », insiste le Dr Lesage.

Autre problème majeur : parmi les cas analysés sur le territoire de l'est de Montréal, « au cours du dernier mois avant le suicide, la moitié des gens avaient été en contact avec les services de santé et 29 % de ces cas avaient été vus par les services spécialisés en santé mentale et en dépendance ».

94 %: Proportion, parmi les Néo-Brunswickois qui se sont suicidés en 2002-2003 et dont les cas ont fait l'objet d'un examen approfondi, qui souffraient de maladie mentale dans les six derniers mois de leur vie

Selon le Dr Lesage, 6 des 14 suicides montréalais à l'étude dans l'est de Montréal auraient pu être évités, si un médecin de famille et une infirmière avaient été affectés à ces personnes déjà désignées comme à risque.

Pourquoi tant de personnes dont on connaît le risque suicidaire sont-elles laissées à elles-mêmes à l'heure actuelle et ont-elles tant de mal à être bien prises en charge ?

Parce qu'il manque de médecins de famille, d'infirmières et d'équipes mobiles d'intervention de crise à domicile « qui offriraient un filet de sécurité plus serré aux personnes en crise suicidaire ».

Des vies et des coûts à épargner

Mais est-ce que faire une telle révision exhaustive pour chaque cas de suicide, dans la mesure où il y en a environ 1100 par année au Québec (et environ 200 à Montréal), est réaliste ? Le Dr Lesage en est convaincu. Les suicides surviennent aux quatre coins du Québec et les audits seraient donc répartis entre différents médecins, psychologues et travailleurs sociaux. Déjà, il dit avoir pu compter sur la collaboration du CIUSSS de l'Est-de-l'Île-de-Montréal et du Bureau du coroner.

Au-delà de la valeur intrinsèque de chaque vie, « les coûts sociétaux, évalués à un demi-million de dollars par suicide* », justifient aussi l'idée d'une évaluation systématique, selon le Dr Lesage.

Quand il y a suicide, une vie est fauchée pour toujours et plusieurs autres se retrouvent en suspens. Nombreux sont les endeuillés à ne plus pouvoir travailler et à avoir besoin de beaucoup de soins.

L'idée d'un audit, qui comprend notamment une entrevue avec les proches de la personne suicidée, a aussi le mérite de relancer les endeuillés, qui sont eux-mêmes très en détresse et à risque de mettre fin à leurs jours, poursuit le Dr Lesage.

De fait, le projet pilote en cours à Montréal « a permis de rejoindre un endeuillé avec un risque suicidaire en situation sociale très précaire », souligne le docteur Lesage dans son rapport préliminaire.

Besoin d'aide pour vous ou pour un de vos proches ? Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Le suicide n'est pas une option.

* Selon l'étude « Implementing Suicide Prevention Programs : Costs and Potential Life Years Saved in Canada », de H M Vasiliadis , A D Lesage , E Latimer et M Séguin, The Journal of Mental Health Policy and Economics.

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Dans une lettre envoyée au coroner en chef du Québec et remise à La Presse, Marlène Gauthier et Pascale Lortie, dont les fils se sont suicidés et qui ont fondé l'organisme Zéro Suicide au Québec. plaident pour un audit après le suicide de toute personne de 12 à 30 ans.

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Deux mères endeuillées réclament un meilleur suivi du coroner

Les rapports du coroner portant sur les suicides sont beaucoup trop superficiels et ils ne s'attaquent jamais au coeur du problème : le manque de continuité dans la prise en charge de la personne malade et « la déresponsabilisation complète » du système de santé.

Dans une lettre envoyée au coroner en chef du Québec et remise à La Presse, deux mères dont les fils se sont suicidés et qui ont fondé l'organisme Zéro Suicide au Québec plaident pour un audit après le suicide de toute personne de 12 à 30 ans.

Elles écrivent qu'« il est grand temps de déclencher une enquête publique pour de nombreux cas troublants de jeunes décédés par suicide alors qu'ils étaient suivis en psychiatrie ou tout simplement abandonnés par le système ».

« Trop de gens en détresse sortent encore de l'hôpital avec un ticket de métro, souvent sans même que leurs proches soient informés de leur maladie », se désole en entrevue Marlène Gauthier, dont le fils unique de 19 ans s'est suicidé.

Dans sa lettre au Bureau du coroner, l'organisme Zéro Suicide dénonce le fait qu'il y ait trop peu de recommandations dans les rapports du coroner « et, surtout, aucun suivi sur ces recommandations ».

C'est, de fait, ce que relève le docteur Alain Lesage. Les 14 audits réalisés dans le cadre de son projet pilote ont à eux seuls mené à 31 recommandations. Pour ces 14 mêmes cas, les rapports du coroner, eux, n'en contenaient aucune.

Marlène Gauthier ajoute que quand une personne se suicide, le coroner se limite souvent à conclure que « la personne est morte asphyxiée ou après une blessure par balle. Mais quand quelqu'un est tué par un chien, le rapport du coroner va au contraire très au fond des choses et multiplie les recommandations ».

Pascale Lortie donne aussi l'exemple de ce jeune homme qui a tué sa mère, puis s'est suicidé. « Une enquête publique a été demandée parce qu'il était très important de faire la lumière sur l'assassinat de la mère, qui était, de fait, très grave. Mais le jeune homme qui s'est suicidé, lui aussi, il est mort... »

Des mythes à détruire

Dans l'esprit de trop de gens, dit Mme Lortie, les gens se suicident parce qu'ils vivent un échec amoureux, parce qu'ils ont des problèmes financiers ou parce que leur vie familiale est difficile.

La réalité, renchérit Mme Gauthier, « c'est que les idées suicidaires intenses sont l'aboutissement tragique d'une maladie qui a été mal diagnostiquée ou mal soignée. La maladie mentale est une maladie au même titre que l'asthme, le cancer ou l'épilepsie. Or, le système de santé laisse nos enfants atteints d'une maladie mentale souffrir pendant des mois, voire des années, ce qui serait inacceptable pour n'importe quelle autre maladie ».

Zéro Suicide estime que chaque suicide compte. S'il réclame néanmoins une enquête publique sur les jeunes qui meurent par suicide, c'est notamment parce qu'ils sont nombreux à se faire prescrire des antidépresseurs, malgré le risque suicidaire accru dans leur cas. (Selon une étude parue en 2016 dans le British Medical Journal, les enfants et les adolescents qui prennent les cinq antidépresseurs les plus courants verraient doubler leurs risques d'agressivité et de suicide.)

Des coroners autonomes

Au Bureau du coroner, la porte-parole Dominique D'Anjou explique que chaque coroner est autonome dans la rédaction de son rapport, mais que la prudence est souvent privilégiée « pour ne pas nuire aux enquêtes policières ».

Mme D'Anjou souligne aussi que l'absence de recommandations s'explique dans certains cas par le fait que de telles recommandations ont déjà été faites sur le même sujet dans des rapports précédents.

Besoin d'aide pour vous ou pour un de vos proches ? Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Le suicide n'est pas une option.




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