Au moment où la ville de New York tente d’endiguer une épidémie de rougeole et alors que les autorités de santé publique du Canada disent vouloir agir contre le mouvement anti-vaccins, un professeur de biochimie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Christian Linard, multiplie les propos contre la vaccination sur sa page Facebook personnelle. Une situation dénoncée par plusieurs intervenants.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Des publications « irresponsables »

La vaccination est liée à l’autisme. Elle a déjà été utilisée pour stériliser des populations en Afrique. Elle représente une opération « irréversible, dangereuse et non étudiée ». Alors que l’Organisation mondiale de la santé considère la méfiance à l’égard des vaccins comme l’une des 10 principales menaces à combattre cette année, un professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières multiplie les propos négatifs sur la vaccination sur sa page Facebook personnelle.

Entre le 14 mars et le 11 avril, Christian Linard, professeur de biochimie clinique rattaché au département de chiropratique, a publié ou partagé 17 commentaires ou études qui abordent la question des prétendus dangers des vaccins, mettent en doute leur efficacité ou prônent le libre choix de la population face à la vaccination. Aucun propos positif sur les vaccins n’a été relayé pendant cette période. En fait, La Presse n’en a trouvé aucun dans l’ensemble des publications Facebook de M. Linard.

Ces publications soulèvent l’inquiétude des experts en immunologie consultés par La Presse.

« C’est irresponsable de sa part de relayer seulement les articles qui montrent que les vaccins sont terribles. On sait pourtant que les vaccins sauvent des vies, c’est indiscutable », tranche le Dr Brian Ward, professeur au département de médecine et expert des vaccins à l’Université McGill. Le Dr Ward estime « inacceptable » que Christian Linard occupe un poste de professeur dans une université québécoise.

« Il doit perdre son emploi », dit-il.

« C’est une position qui n’est ni nuancée ni balancée », dénonce aussi Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine et professeure titulaire à l’Université de Montréal, après avoir pris connaissance des publications de Christian Linard sur Facebook.

« Comme toute position qui ne montre qu’un seul côté de la médaille, c’est problématique – surtout quand les gens ont une posture comme un poste de professeur », dit la Dre Quach.

« On a une responsabilité face à la collectivité par rapport aux messages que l’on passe. »

— La Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue

Partout sur la planète, la méfiance envers les vaccins cause des maux de tête aux autorités de santé publique. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rapporte que les cas de rougeole sont en augmentation de 30 % dans le monde depuis 2016, y compris dans plusieurs pays où la maladie avait été éradiquée ou était en voie de l’être. Plusieurs facteurs sont en cause, mais les « fausses informations » qui circulent sur les vaccins sont montrées du doigt par l’OMS. 

La ville de New York lutte actuellement contre une épidémie de rougeole. Hier, dans La Presse, l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a affirmé sa volonté d’agir « vite et mieux » pour répliquer aux groupes anti-vaccins.

Christian Linard se défend pourtant d’être « anti-vaccins ».

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L’UQTR

Christian Linard, professeur de biochimie clinique

« Ce que j’essaie de faire, c’est d’allumer les gens pour qu’ils réfléchissent. Et, par principe de précaution, dire : il faut faire attention. »

— Christian Linard

Il n’accorde aucune crédibilité aux avertissements de l’OMS selon lesquels les fausses informations sur les vaccins mettent les populations à risque.

« Si vous regardez les têtes dirigeantes de l’OMS, ceux qui sont dans le conseil d’administration, plusieurs viennent de l’industrie pharmaceutique », dit-il. Christian Linard dit également douter que les épidémies de rougeole récentes soient attribuables à une baisse de la vaccination, disant plutôt croire qu’elles s’expliquent par une alimentation déficiente en vitamine A. « Je suis en train d’étudier ça », dit-il.

Des questions légitimes

Brian Ward, de l’Université McGill, convient qu’il est légitime de soulever des questions scientifiques sur la vaccination.

« Je suis d’accord que tout n’est pas blanc ou noir. Il y a des régions grises. Il y a de vraies questions importantes auxquelles on doit trouver des réponses », dit-il.

Le professeur Linard relaie notamment sur sa page Facebook des études sur ce qu’on appelle les « effets non spécifiques » des vaccins. Ce nouveau domaine d’étude semble montrer que les vaccins sont plus complexes qu’on ne le pensait et qu’ils peuvent influencer, positivement ou négativement, la façon dont le corps se défend contre d’autres maladies ou agents pathogènes pour lesquels le vaccin n’a pas été conçu (voir autre onglet).

Brian Ward dénonce toutefois le fait que Christian Linard ne rapporte que les effets négatifs relevés par ces études, sans jamais mentionner les effets positifs – ni, surtout, les immenses bénéfices des vaccins en général.

« Quand on parle de vaccination, c’est beaucoup, beaucoup plus blanc que noir. »

— Le Dr Brian Ward

La Dre Caroline Quach rappelle quant à elle que la décision de se faire vacciner doit aller au-delà des considérations individuelles.

« Le problème est que les gens regardent tout d’un point de vue individuel – qu’est-ce qui est bon pour mon enfant, sans égard au reste de la population », dit-elle.

Stérilisation des femmes ?

Le Dr Ward s’inquiète en particulier de voir le professeur Linard relayer sur Facebook une thèse selon laquelle l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) aurait tenté de stériliser 2,3 millions de femmes au Kenya sous le couvert d’une campagne de vaccination contre le tétanos.

CAPTURE D’ÉCRAN

captures d’écran tirées de la page Facebook de Christian Linard, prof anti-vaccin l’UQTR

« Vaccins et crimes contre l’humanité ! Vacciner pour éliminer certaines populations = Eugénisme », a écrit Christian Linard sur Facebook le 14 mars dernier.

L’OMS et l’UNICEF ont vigoureusement démenti ces rumeurs lancées par des organisations catholiques kényanes, qui ont aussi été démontées par de nombreux vérificateurs de faits.

« Ça, c’est le moment où le monsieur tombe dans le ridicule, dit le Dr Ward.

« Quand on commence à dire que les vaccins sont un effort pour stériliser ou contrôler les populations, on tombe vraiment dans le noir. »

— Le Dr Brian Ward

« Il y a de l’eugénisme dans plusieurs pays africains, ça a été démontré. Ça a été publié et ça n’a pas été contredit. Alors je me méfie. Je me dis : on peut me vacciner, mais on peut très bien mettre un produit dans ce vaccin qui va me nuire », a réitéré le professeur Linard à La Presse.

« Liberté académique »

Avisée par La Presse des propos de Christian Linard sur Facebook, l’Université du Québec à Trois-Rivières a affirmé ne pas avoir l’intention d’agir.

« Dans la politique de communication, en fonction du principe de la liberté académique, on n’audite pas les comptes personnels ou professionnels des professeurs. Ça veut dire que ce que les professeurs publient sur leur compte Facebook, Instagram ou autre relève de leur responsabilité », explique Yvon Laplante, directeur des communications à l’UQTR.

Jean-Marie Lafortune, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, confirme qu’il existe peu d’outils pour intervenir dans ce genre de situation. Il estime néanmoins que Christian Linard tient « un propos qui ne traduit pas la responsabilité des scientifiques dans la société ».

« La liberté universitaire est la possibilité de dire des vérités qui peuvent heurter les pouvoirs économiques, politiques, religieux ou autres, mais qui doit être fondée sur une recherche honnête de la vérité », dit-il. Il estime qu’en affichant son titre de professeur à l’UQTR sur sa page Facebook personnelle, Christian Linard « entretient la confusion des genres ».

« Il se réclame d’une science, d’une institution universitaire, et c’est soi-disant du haut de ça qu’on devrait le croire, dit M. Lafortune. On a aussi affaire à quelqu’un qui est très proche du propos tenu. Qu’un professeur en histoire de l’art nous dise que le budget n’a pas d’allure, on peut le prendre à la légère. Mais ici, ça sème encore plus de confusion, parce que cette personne est issue des sciences qui ont pourtant démontré la pertinence de la vaccination. »

Les allégations de Christian Linard sous la loupe

Sur sa page Facebook et en entrevue à La Presse, le professeur de l’UQTR Christian Linard a relayé de nombreuses théories et études qui remettent en question la sécurité et l’efficacité des vaccins. Le point sur quelques-unes d’entre elles.

Liens entre les vaccins et l’autisme

Cette vieille controverse trouve son origine dans la tristement célèbre étude du chercheur Andrew Wakefield, publiée dans la revue The Lancet en 1998, qui établissait un lien entre l’autisme et le vaccin RRO (rubéole-rougeole-oreillons). La suite de l’histoire est connue : on a découvert que l’étude comportait des erreurs et que le chercheur était en conflit d’intérêts, et la publication a été retirée.

Christian Linard relaie une autre étude qui prétend établir une association entre vaccins et autisme. L’étude est signée par Gayle DeLong, une professeure spécialisée en finance qui a déjà été associée au groupe anti-vaccins SafeMinds. « C’est purement de la corrélation [contrairement à une relation de cause à effet] et l’analyse statistique ne tient même pas la route », juge la microbiologiste-infectiologue Caroline Quach, qui a examiné cette étude.

CAPTURE D’ÉCRAN

Le professeur Christian Linard multiplie les prises de position anti-vaccins sur sa page Facebook personnelle.

De nombreuses autres études ont conclu à l’absence de lien entre vaccins et autisme. En 2018, une vaste méta-analyse regroupant 10 études comptant plus de 1,25 million d’enfants a confirmé cette absence de lien.

Éradication des maladies infectieuses

En entrevue à La Presse, Christian Linard affirme que ce n’est pas grâce aux vaccins que plusieurs maladies infectieuses comme la polio ou la rougeole ont été pratiquement éradiquées dans les pays occidentaux.

« Ce ne sont pas les vaccins qui ont fait diminuer les maladies infectieuses. L’incidence des grandes maladies diminuait bien avant l’apparition des vaccins. Pourquoi ? À cause des mesures sanitaires. […] Dans certains cas, la vaccination a même entraîné, pendant un certain temps, une augmentation de l’incidence », a-t-il dit à La Presse.

« L’hygiène, la nutrition et la médecine moderne ont clairement aidé à réduire l’incidence et la sévérité de plusieurs maladies infectieuses. Mais nier que les vaccins ont joué un rôle majeur relève de la logique trumpienne à son pire. »

— Le Dr Brian Ward, de l’Université McGill

« Si, aujourd’hui, un enfant atteint de la rougeole tousse près de vous et que vous n’avez pas été vacciné, vous allez attraper la rougeole et ce sera très sérieux – 30 % de taux d’hospitalisation en Amérique du Nord chez les adultes, et c’est encore plus haut chez les enfants. Et ce, peu importe que votre maison soit propre ou que vous ayez pris vos vitamines », continue le Dr Ward.

Augmentation de la mortalité

Christian Linard relaie aussi sur Facebook et a mentionné en entrevue des études qui montrent une augmentation de la mortalité infantile après la vaccination dans des pays en voie de développement, notamment une étude réalisée en Guinée-Bissau après l’administration du vaccin diphtérie-tétanos-coqueluche

Cette étude, sérieuse, touche à ce qu’on appelle les « effets non spécifiques » des vaccins. De nouvelles découvertes tendent à montrer qu’un vaccin a des effets qui vont au-delà de la maladie pour lesquelles il a été conçu. En modifiant notre système immunitaire, le vaccin affecterait notre protection, positivement ou négativement, contre d’autres virus et agents pathogènes. Les mécanismes de ces effets sont encore mal compris.

Notons que la majorité des études sur ces effets non spécifiques ont été menées dans des pays en voie de développement, où le système immunitaire des gens est beaucoup plus sollicité. Le pionnier de ce domaine est Peter Aaby, un chercheur danois qui travaille en Guinée-Bissau.

« Considérant l’énorme effet qu’ont eu certains vaccins dans les pays en voie de développement, je considère qu’il est triste de voir des gens dans les pays riches développer une méfiance envers tous les vaccins, a dit M. Aaby dans un échange de courriels avec La Presse. Cela dit, je trouve qu’il est encore plus triste que les autorités de santé publique aient développé une croyance religieuse selon laquelle tous les vaccins sont sûrs, car ces preuves n’existent pas. »

« Les gens vaccinés ont un avantage énorme par rapport aux gens non vaccinés, souligne le Dr Brian Ward, de McGill, qui suit ces travaux avec attention. Est-ce que les calendriers de vaccination sont idéals ? Est-ce qu’on peut éliminer ces effets subtils par un horaire différent ? Ces études sont en cours. »