Au moment où les futurs fournisseurs de la Société québécoise du cannabis font des démarches pour pouvoir vendre une gamme de concentrés à très forte teneur en THC, des sénateurs et l'Association pour la santé publique du Québec mènent une bataille pour les interdire.

Mis à jour le 21 févr. 2018
Tristan Péloquin LA PRESSE

Canopy Growth, Aurora et Hydropothicaire, trois des six fournisseurs qui ont conclu des ententes de distribution de cannabis avec la SAQ, ont confirmé à La Presse avoir l'intention de vendre des cigarettes électroniques à la marijuana dès le premier jour de la légalisation.

Aussi appelés vape pens, ces dispositifs sont déjà très populaires sur le marché noir. Ils sont généralement fabriqués avec des extraits de THC qui peuvent dépasser les 98 % de pureté. Ces concentrés très puissants sont aussi vendus par le marché noir sous forme de produits appelés dab, wax ou shatter et sont très prisés des consommateurs qui cherchent les sensations les plus fortes.

Les producteurs légaux, qui fabriquent déjà des concentrés semblables pour produire de l'huile de cannabis à plus faible concentration, font pression auprès du gouvernement pour pouvoir commercialiser ces produits à très forte teneur en THC. Mais il n'est pas clair qu'elle sera autorisée dans le projet de loi du gouvernement Trudeau.

« Ça m'inquiète beaucoup, dit le sénateur André Pratte, qui se penche sur la question. Le message que dit la légalisation, c'est qu'un peu comme pour l'alcool, si une personne consomme du cannabis de façon raisonnable, il n'y a pas un immense risque. Par contre, du cannabis concentré à 70 % ou plus, ça commence à être dangereux en soi. »

« Tant qu'à être rendus là, aussi bien légaliser la cocaïne », illustre ironiquement Émilie Dansereau-Trahan, porte-parole de l'Association pour la santé publique du Québec. Puisque les études scientifiques sur l'effet du cannabis à très forte concentration en THC sont peu nombreuses, l'organisme prône le principe de prudence, « surtout pendant les premières années », dit Mme Dansereau-Trahan.

Le groupe de sénateurs dont fait partie M. Pratte tente parallèlement de forcer le gouvernement Trudeau à imposer par voie réglementaire une limite à la concentration de THC que contiendront les produits vendus légalement.

ABSURDE, DIT CANOPY GROWTH

Sur le marché noir, les producteurs de l'ombre produisent actuellement ces concentrés avec une technique qui consiste à injecter du butane ou du propane dans des contenants sous pression contenant du cannabis. La résine qui en sort est ensuite chauffée pour évaporer les restes de solvants. Le procédé, extrêmement dangereux, provoque régulièrement des incendies. Des sources policières indiquent que c'est précisément ce qui s'est produit à Mirabel, au début de janvier, quand deux jeunes hommes sont sortis en flammes d'une résidence où ils fabriquaient du concentré de marijuana. L'un d'eux a succombé à ses blessures quelques jours plus tard.

Canopy Growth, le plus gros producteur de l'industrie, qui fournira 12 000 kg de marijuana par année à la future Société québécoise du cannabis, estime que de telles limitations ne « feraient aucun sens ». « Si le gouvernement interdit les concentrés de cannabis, c'est précisément ce qui va se passer : le marché noir va s'en emparer ou, pire, les gens vont le fabriquer à la maison, ce qui n'est vraiment pas une bonne idée », avance Adam Greenblatt, responsable pour le Québec de l'entreprise.

« Les gens oublient que la consommation de haschich existe depuis des millénaires et que le haschich est justement du cannabis concentré à 60 %. Plus la concentration de THC est élevée, moins les poumons doivent en absorber pour provoquer un effet, et mieux c'est pour la santé. C'est la même chose pour les "vapoteuses" : même si on fume du concentré, c'est une façon de réduire son exposition », affirme-t-il.