Au moment où la crise des opioïdes s'intensifie au Québec, un médecin lance un cri du coeur. Même s'il soupçonne que certains de ses patients revendent les antidouleurs qu'il leur prescrit sur le marché noir, il se dit pris au piège par le secret professionnel auquel il est lié et incapable de les dénoncer.

Philippe Mercure LA PRESSE

« J'ai été confronté à ça à plusieurs reprises, a dit le docteur William Barakett à La Presse. Ce problème, je vis, je dors et je mange avec. J'ai essayé d'agir et j'ai appelé partout, mais on me dit toujours la même chose : tu ne peux rien faire. On est devant un fléau et on a les mains liées », dénonce-t-il.

Le Dr Barakett, qui pratique dans la ville de Lac-Brome, près de Granby, est dans une situation particulière. Ce médecin de famille est spécialisé autant dans le traitement de la douleur que dans celui de la toxicomanie. Or, il réalise que certains des patients qu'il traite pour la douleur revendent les médicaments qu'il leur prescrit, créant des problèmes de toxicomanie chez d'autres gens... qui finissent dans son bureau.

« J'ai des patients ici qui sont sous méthadone, illustre-t-il. Je fais des tests de dépistage et je trouve de la morphine dans leur urine. Ils ne sont pas censés consommer de la morphine ! Je les confronte et ils me disent : c'est un tel qui vend ça. Et ils me nomment un autre de mes patients que je traite pour la douleur et qui vendrait ses pilules. »

Le Dr Barakett, qui intervient depuis 35 ans auprès des toxicomanes, dit avoir des patients autant de Granby et de Sherbrooke que de Montréal. Il insiste : la majorité de ses patients prennent leur médication comme il faut. Mais il n'en peut plus de voir des médicaments comme l'Hydromorph Contin, un analgésique opioïde, ou la morphine à longue action être détournés de leurs fins.

« Même la méthadone. Les gens prennent la moitié de leurs doses et vendent le reste pour faire du fric. »

Comme ces médicaments se négocient à fort prix sur le marché noir, la tentation de la revente est forte, souligne-t-il.

« On se sent sale, confie-t-il. Moi, je prescris, et ces gens vendent à notre jeunesse qui est en train de se gâcher en prenant des narcotiques. L'épidémie d'opioïdes qu'on connaît au Canada et le nombre de morts qui monte en flèche, c'est largement dû à des médicaments d'ordonnance. »

Même les intoxications au fentanyl, soutient-il, touchent souvent des gens qui sont d'abord devenus dépendants aux médicaments prescrits.

CESSER DE PRESCRIRE ?

Le Dr Barakett dit avoir contacté le Collège des médecins du Québec pour obtenir des conseils et susciter une discussion. En vain, selon lui. Interpellé par La Presse, le Collège des médecins juge la situation « assez simple ».

« Un professionnel de la santé doit exercer son jugement. À un moment donné, nous sommes là aussi pour surveiller. Moi, si je suis au courant que quelqu'un utilise mon ordonnance à d'autres fins, je ne fais pas d'ordonnance », a dit à La Presse le Dr Charles Bernard, PDG du Collège des médecins du Québec.

Mais le Dr Barakett plaide que sur le terrain, la situation n'est pas si simple.

« Je n'ai pas de preuves, moi. On entend toutes sortes de choses. Si j'ai été faussement induit à croire que mon patient vend et qu'il ne vend pas, il se passe quoi ? Lui me poursuit. Et arrêter de traiter est délicat. Il y a des gens qui dépendent de ces médicaments pour fonctionner. »

Quand il a des soupçons, William Barakett dit en discuter avec ses patients du mieux qu'il le peut. Les tests d'urine peuvent indiquer si un patient prend bien le produit prescrit... mais pas la quantité qu'il consomme. Un malade qui vend la moitié de ses doses, par exemple, est très difficile à détecter. Sans compter que les discussions sont parfois difficiles.

« On s'expose à des représailles. Des fois, on a peur. Ce sont des gens qui gagnent leur vie à faire ça », affirme le Dr Barakett.

ALERTER LA POLICE

Comme son métier n'est pas d'arpenter les rues pour découvrir qui vend quoi et à qui, le Dr Barakett aimerait pouvoir transmettre ses soupçons à la police afin qu'elle enquête. Mais en faisant cela, il violerait le secret professionnel qui le lie à ses patients.

« J'ai appelé la police et je leur ai dit : est-ce que je peux appeler Info-Crime de façon anonyme ? On m'a dit : docteur, ça va se savoir et vous allez avoir des rasoirs dans vos pneus et des balles à travers vos fenêtres. Ces gens font des milliers de dollars par mois en vendant leurs pilules. »

Pour le Collège des médecins, il est hors de question que les médecins se mettent à dénoncer leurs patients à la police. « Si on commence à déroger du secret professionnel, où ça va s'arrêter ? Le législateur a fait des règles pour que ce soit respecté et pour protéger les individus », tranche le Dr Charles Bernard.

« Le médecin est pris dans un carcan à cause du code d'éthique du Collège des médecins, déplore de son côté le Dr Barakett. On a beau dire que le cadre actuel est suffisant, la réalité est qu'on a un problème de marchandage de pilules dans notre société et qu'il cause de vrais drames. Si on était sérieux comme société et comme regroupement médical, on se demanderait comment faire face à ça. »