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Faux médicaments: des faussaires sans scrupules

Ce sont des faussaires sans scrupules. Qui ont encore plus de morts sur la... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

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Ce sont des faussaires sans scrupules. Qui ont encore plus de morts sur la conscience que les trafiquants de drogue. Dans le monde entier, des milliers de criminels vendent des médicaments bidon. Et voilà maintenant que des Canadiens - dont plusieurs Montréalais - les imitent. Incluant quelques pharmaciens.

Le visage écarlate, les patients tremblaient violemment. Le soluté coulait depuis peu dans leurs veines. C'était leur séance de chimiothérapie et ils s'attendaient au pire.

Leur infirmière estomaquée les a toutefois débranchés à la hâte, avant de se résoudre à alerter le FBI. Elle n'avait encore jamais vu, dans toute sa carrière, un médicament provoquer une telle réaction.

La scène est survenue récemment, en Arizona. Et elle se répète de plus en plus souvent aux quatre coins de l'Amérique, où des centaines de malades ont déjà subi des traitements frauduleux. Victimes de faussaires particulièrement cruels - et souvent canadiens - , qui leur volent leur santé en fabriquant des imitations de remèdes connus.

Certains contiennent du sucre ou de la farine, mêlés à une quantité insuffisante d'ingrédient actif - pas toujours le bon. D'autres sont du poison.

Vernis à bois, insecticide, peinture au plomb, mort-aux-rats, craie, antigel, cirage, arsenic, gypse... Avec sa vaste équipe d'agents doubles, John Clark, chef de la sécurité de la multinationale pharmaceutique Pfizer, a tout vu. « Ça s'aggrave terriblement depuis cinq ans, a dit l'ex-agent du FBI à La Presse. Ça touche de plus en plus de pays et de plus en plus de médicaments différents. Les Canadiens sont en danger eux aussi. »

Une avalanche

Aux services des douanes, les inspecteurs sont submergés. « C'est incroyable, tous les faux médicaments qui entrent à Montréal ! Tous les jours, ce sont des centaines et des milliers d'enveloppes qui affluent de la Bulgarie, de la Hongrie, de l'Inde », énumère Luc Chicoine, spécialiste des drogues synthétiques et des produits pharmaceutiques à la GRC.

En juin dernier, le caporal a passé quelques jours au centre de tri postal de Saint-Laurent, dans le cadre de la mission annuelle d'Interpol. Et ce qu'il y a vu dépasse tout ce qu'il pouvait imaginer. « On inspecte moins de 1 % de ce qui est contrefait, il y en a trop, dit-il. Les entreprises légitimes ne peuvent pas attendre leurs biens trop longtemps. On n'empêchera pas le monde de tourner. »

Depuis cinq ans, les saisies d'emballages de médicaments suspects ont tout de même quadruplé à l'Agence canadienne des services frontaliers, selon des statistiques que La Presse a obtenues de Santé Canada. « Et on a maintenant des poursuites qu'on n'avait pas avant », ajoute Patrick Scott, gestionnaire du programme des enquêtes criminelles à l'Agence.

La majorité des comprimés saisis jusqu'ici prétendent lutter contre la dysfonction érectile. « Mais on a aussi vu du faux Plavix, pour la réduction du cholestérol, et l'antiviral Tamiflu », précise le gestionnaire de laboratoire Jacques Gagnon, qui analyse chaque année une cinquantaine d'échantillons de médicaments contrefaits pour Santé Canada.

Au fil des ans, son équipe de Longueuil a vu les techniques des faussaires se raffiner. « Le consommateur ne fera pas la différence à moins d'avoir une boîte de vrais en main, prévient-il. Quand un produit est bien imité, nos analyses peuvent nécessiter une semaine. »

Filière canadienne

Le Canada compte son lot de victimes. Mais il abrite surtout de très nombreux criminels du médicament. En Arizona, les injections qui ont déclenché les tremblements ont pu être importées grâce à la complicité d'un site manitobain, Canada Drugs.

Nouveau scandale il y a un mois et demi : les Américains ont discrètement arrêté trois Montréalais et deux hommes d'Ottawa. La poursuite affirme qu'ils ont vendu 11 médicaments injectables douteux à 54 médecins, cliniques et hôpitaux d'au moins 5 États. Des remèdes pour traiter le cancer du côlon, du sein, des poumons, des os, etc.

Sur le site web de leur entreprise, Gallant Pharma, ils prétendent avoir d'autres clients dans le réseau de la santé canadien. Leur promesse : fournir « n'importe quel produit désiré avec un rabais substantiel ».

Dans un courriel déposé en cour, un vendeur montréalais se demande comment acheminer ses produits aux États-Unis sans permis de pharmacie. « Écris juste ‟Royal Canadian Imports", répond Talib Khan, l'un des chefs présumés du réseau. Depuis deux ans, la douane américaine n'a saisi aucune de nos boîtes... alors ne t'en fais pas. »

Danger

Des deux côtés de la frontière, les autorités sont au contraire plutôt inquiètes. En 2007, une femme de Vancouver, Marcia Bergeron, est morte empoisonnée, un mois après avoir gobé toutes sortes de tranquillisants et de médicaments commandés d'une pharmacie virtuelle soi-disant canadienne (mais plutôt établie en République tchèque).

Et malgré l'assurance-médicaments, les Québécois prennent eux aussi des risques. Plusieurs pharmaciens nous ont raconté qu'ils les voient arriver avec des comprimés douteux. « Certaines personnes trouvent ça plus commode et plus discret sur l'internet. Et les pénuries de médicaments peuvent accroître la tentation d'y avoir recours », explique la présidente de l'Ordre des pharmaciens, Diane Lamarre.

Chez SigmaSanté, qui achète la moitié des médicaments destinés aux hôpitaux québécois, on presse les fabricants légitimes de doter chaque emballage d'un code unique, pour garantir l'authenticité de chaque médicament. « Des stocks d'héparine contaminée sont entrés au Canada et ont été détruits juste à temps. Le risque est donc réel, même s'il est moins grand qu'en Afrique », résume l'un des responsables du groupe d'achat, Jean-François Bussières.

Pour les clients des pharmacies, « le risque est à peu près nul », assure tout de même le président de l'Association des pharmaciens propriétaires, Jean Thiffault. « Au Québec, personne ne va faire affaire avec quelqu'un qui arrive avec des boîtes de carton à moitié prix, dit-il. On s'approvisionne auprès de distributeurs reconnus. »

Un pharmacien du quartier Notre-Dame-de-Grâce, Irving Saffran, a pourtant fait avorter les traitements de fertilité de dizaines de femmes en vendant 1335 échantillons de médicaments périmés, qui lui avaient été fournis à une fraction du prix courant par un vendeur d'ordinateurs, Adrian Puscaso. Ses remèdes en vaporisateur - des hormones et des antihistaminiques - avaient été remballés et dilués avec de l'eau. Certains étaient si vieux qu'ils contenaient des moisissures.

« Il fut aveuglé par l'appât du gain et, ébloui par cette possibilité, il n'a pas jugé opportun de s'enquérir de la provenance des produits », a dénoncé le Comité de discipline de l'Ordre lorsqu'il a radié Saffran pour 10 mois en 1996.

Relancé la semaine dernière, le vieil homme affirme avoir fait une « erreur de jugement » qui l'a longtemps hanté. Il prétend aussi que son vendeur louche avait fait affaire avec d'autres pharmaciens, jamais pincés.

Depuis, l'histoire se répète. En 2007, l'Ontarien Abadir Nasr a été radié un an pour avoir vendu à ses clients cardiaques du Norvasc qui ne contenait que du talc. Le pharmacien de Hamilton avait acheté ses comprimés au rabais, d'un vendeur illégal, sans se soucier de leur couleur étrange.

Tout récemment, un pharmacien montréalais a vendu du faux Viagra - par erreur, a-t-il juré. « Quand il a retourné ses comprimés périmés au fabricant, l'entreprise a constaté que quelque chose clochait. Mais des clients en avaient déjà acheté », raconte le caporal Hubert Savoie, spécialiste des enquêtes sur les médicaments contrefaits à la GRC.

Les morts

Au Canada, lorsqu'un malade trouve son médicament inefficace, les médecins pensent qu'il faut augmenter sa dose ou changer son traitement - pas qu'il est bidon. Ils doivent désormais se poser des questions, plaide John Clark, de Pfizer.

Le problème, c'est que les faussaires savent brouiller les pistes. « Ils mettent souvent un peu d'ingrédients authentiques pour soulager un temps », rapporte Diane Lamarre, qui s'est familiarisée avec le problème il y a déjà 15 ans, en mission au Kosovo.

Maintenant, le problème est mondial, dit-elle. « Plus personne n'est à l'abri. Des Canadiens ont pu mourir de ça sans qu'on le sache, parce que personne n'ira se vanter d'avoir acheté des médicaments contrefaits en arrivant aux urgences. »




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