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Drogues 2.0: les nouveaux toxicos

Katia Gagnon
La Presse

Quand elle est arrivée au Centre Dollard-Cormier pour une consultation, personne n'aurait pu croire que cette jeune universitaire, intelligente, perfectionniste, dont les résultats scolaires étaient irréprochables, était en fait... toxicomane.

La jeune femme avait commencé à consommer du speed (méthamphétamine) pour pouvoir étudier toute la nuit. En quelques mois, sa consommation a progressivement augmenté, jusqu'à atteindre trois ou quatre comprimés par jour.

«Elle était arrivée à un point où elle ne dormait plus. Elle n'avait plus de vie. Elle a vu qu'elle était en train d'être dépassée par cela», raconte Annie Trudel, infirmière au programme jeunesse du Centre Dollard-Cormier.

Dans l'esprit d'Annie Trudel, cette jeune femme représente le prototype de la nouvelle clientèle visée par les drogues de synthèse. Des jeunes, souvent issus de bonnes familles, qui commencent à consommer pour augmenter leurs performances intellectuelles, ou alors, pour perdre du poids.

Selon les données de l'Institut de la statistique du Québec, un jeune du secondaire sur dix a expérimenté les drogues de synthèse -speed ou ecstasy.

«Depuis qu'on est petit, on est habitué à prendre des pilules. C'est devenu un geste bénin», observe Jean-Sébastien Fallu, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal.

Des clients atypiques

«J'ai vu des jeunes qui prenaient des amphétamines tous les jours et qui continuaient d'aller à l'école, d'être fonctionnels», souligne Mme Trudel.

«On est très loin du stéréotype du toxicomane avec une seringue dans le bras», acquiesce Jessica Turmel, du Groupe de recherche et d'intervention psychosociale (GRIP).

Mme Turmel remarque elle aussi que les drogues de synthèse attirent une clientèle atypique, comme des étudiants, des hommes d'affaires, des travailleurs qui veulent multiplier les heures supplémentaires.

«À la fin des années hippies, les drogues étaient plus dans la catégorie des perturbateurs. Aujourd'hui, on vit dans une époque de performance, donc on est plus dans les stimulants. Or, la coke, c'est cher, ça dure 20 minutes. Le speed est une solution à moindre coût, qui dure plus longtemps.»

À 3$ ou 5$ le comprimé, «les drogues de synthèse sont moins chères que la bière», souligne le caporal Jacques Théberge, de la section des stupéfiants de Montréal de la Gendarmerie royale du Canada.

L'attrait des drogues de synthèse se reflète dans les statistiques au Centre Dollard-Cormier. Il y a 10 ans, les motifs de consultations au centre se limitaient à l'alcool, au cannabis et à la cocaïne.

«Dans les dernières années, on a vu apparaître les amphétamines de plus en plus clairement. Il y a eu un transfert des usagers de la coke vers les amphétamines», dit Mme Trudel.

Du ski au speed

Maryse en sait quelque chose. Au secondaire, la jeune femme était une sportive accomplie. Après avoir mis fin à sa carrière d'élite en ski acrobatique, sa dose d'adrénaline quotidienne lui manque. Elle consomme du speed pour la première fois dans un party.

«C'était merveilleux. Un autre monde. Tu es le plus fort. Plus rien ne t'énerve. Je n'ai jamais été capable de décrire ce feeling-là», raconte-t-elle.

Mais sa consommation augmente rapidement. Quatre, cinq fois par semaine. «Puis, ça s'est aggravé. Sept jours sur sept. Je pouvais passer cinq jours debout comme si c'était parfaitement normal.»

Et pendant tout ce temps-là, Maryse travaillait comme chef électricien pour des spectacles. Elle travaillait pour tous les grands événements de Montréal: Festival de jazz, FrancoFolies. Elle avait aussi une petite fille.

C'est d'ailleurs à cause de son enfant que Maryse est finalement allée consulter. «On était au chalet, je m'en retournais en ville. Elle restait avec mes parents. Je lui ai demandé un bisou. Elle m'a repoussée. Ça a été le fond du baril dans mon cas.»

Deux semaines plus tard, Maryse entrait en thérapie. De petite taille, la jeune femme a toujours été menue. Mais à son entrée au centre, elle ne pesait plus que 87 livres. Elle n'a aucun souvenir des deux premières semaines de thérapie, puisqu'on lui a injecté un calmant pour la faire dormir.

«Ça m'a pris neuf mois avant de pouvoir lire un article de journal. Je lisais une ligne, et je ne me souvenais plus de rien. Au début, j'avais pas mal envie de mourir.»

Nouveaux usages

Mais les drogues de synthèse séduisent aussi les toxicos purs et durs. «Ça prend de plus en plus de place dans l'arsenal des toxicomanes», observe la docteure Marie-Ève Morin, spécialiste en médecine des toxicomanies.

Les toxicomanes d'expérience ne se bornent pas à consommer les pilules, ils les écrasent, les diluent et se les injectent. «S'injecter du speed, c'est quand même assez commun. Avant, on avait des héroïnomanes et des cocaïnomanes, aujourd'hui, les drogues de synthèse ont fait une percée. À cause du coût», dit Alexandra de Kiewit, du journal L'Injecteur.

Jean consomme depuis près de 20 ans. Les drogues de synthèse, il s'y connaît. Quand on lui parle, on a l'impression de s'adresser à un chimiste: il récite les noms des molécules, les diverses combinaisons chimiques. «Le speed a un effet insidieux. C'est pas cher, c'est disponible. Mais ça siphonne le jus. Après, tu es vidé. Tu payes cher», dit-il.

Oscar, lui, avait réussi à se défaire de la dépendance à la cocaïne. En fréquentant le milieu des raves, il a découvert les amphétamines, qui l'ont fait replonger dans la consommation. «Une pilule, ça avait l'air de rien. Mais c'est une drogue hypocrite», dit-il.

«Les gens pensent qu'ils ne sont pas accros parce qu'ils n'en prennent que le week-end. Mais le week-end, ils la cherchent en ostie, leur pilule!»




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