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Henry Morgentaler: la croisade d'un idéaliste

Henry Morgentaler en 1988.... (Photo archives La Presse Canadienne)

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Henry Morgentaler en 1988.

Photo archives La Presse Canadienne

Louise Leduc
La Presse

Henry Morgentaler, porte-étendard de la lutte des femmes pour l'avortement, a succombé à une crise cardiaque hier, à Toronto, à l'âge de 90 ans. À l'image de sa vie, la nouvelle de son décès a entraîné autant d'hommages sentis que de «pas de commentaires» évocateurs ou même de remarques franchement négatives. Parcours de ce rescapé de Dachau qui a consacré sa vie à ses idéaux.

8 septembre 1939. Henry Morgentaler a 16 ans quand les Allemands entrent à Lodz, en Pologne. Son père, sa mère et sa soeur mourront exterminés dans des camps de concentration tandis qu'Henry et son jeune frère seront envoyés faire des travaux forcés à Dachau.

Une vie à reconstruire

À 22 ans, à la fin de la guerre, Morgentaler pèse 31 kg et se retrouve dans le camp de réfugiés de Bergen-Belsen avec son frère. Il obtient une bourse pour étudier la médecine en Allemagne.

Il n'y restera qu'un an, ne s'y sentant pas à son aise, et partira rejoindre son amie d'enfance, Chava Rosenfarb, devenue professeure de yiddish à Bruxelles. Ils se marieront en 1950 et immigreront à Montréal, où la petite histoire veut qu'ils soient arrivés avec 20$ en poche et quelques livres de psychologie dans leurs valises.

Une carrière naissante

En 1953, après des études à l'Université de Montréal, Henry Morgentaler décroche son diplôme de médecine. Il ne pourra cependant pas pratiquer avant d'obtenir sa citoyenneté canadienne, en 1955.

Devant la Chambre des communes, il prononce en 1967 son premier plaidoyer pour le droit à l'avortement.

Se sentant «lâche et hypocrite» de ne pas joindre le geste à la parole, il pratiquera en cachette son premier avortement en 1968 sur la fille d'un ami.

En 1969, il consacre presque tout son temps à cette pratique, demandant de 200 à 300$ par avortement. Il raffine la façon de faire des avortements et, en parallèle, devient aussi l'un des premiers médecins canadiens à effectuer des vasectomies, à poser des stérilets et à prescrire la pilule anticonceptionnelle à des célibataires.

Des accusations de toutes parts

Les premières accusations tombent en 1970 et il fréquentera assidûment les tribunaux pendant près de deux décennies. D'emblée, il écrit à Pierre Elliott Trudeau pour l'informer qu'il persiste et signe, admettant d'ailleurs dès 1973 avoir déjà pratiqué plus de 5000 avortements.

En 1974, dans un jugement sans précédent, la Cour d'appel renverse à l'unanimité le verdict d'acquittement du docteur Morgentaler prononcé par un jury. Le jugement, maintenu par la Cour suprême, enverra Morgentaler en prison pour 10 mois. Il y subira un infarctus. Une fois libéré, il est attendu par le fisc, qui lui réclame 355 000$ en impôts impayés. Son avocat, pour sa part, lui envoie une facture de 200 000$. Plus tard, Ron Basford, ministre de la Justice sous Trudeau, modifiera le Code criminel pour enlever aux juges d'appel le pouvoir d'annuler des acquittements.

Victoire historique devant la Cour suprême

Le docteur Morgentaler ouvre une clinique à Winnipeg en 1983, puis une autre à Toronto. De nouvelles accusations tombent. En 1988, la Cour suprême lui donne finalement raison. En un arrêt historique - baptisé «arrêt Morgentaler» -, l'avortement est décriminalisé au motif que la Charte canadienne des droits et libertés garantit le droit aux femmes à «la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne».

Une vie personnelle mouvementée

De son propre aveu, Henry Morgentaler a eu une vie amoureuse échevelée, non pas tant en raison de sa croisade qu'à cause de ses blessures d'enfance, avancera-t-il. Au Globe and Mail, en 2003, il dira que ne s'étant jamais senti aimé par sa mère, il a toujours recherché sa mère dans ses diverses conquêtes et qu'il a toute sa vie voulu s'assurer d'avoir toujours au moins une femme qui l'aimerait, quelque part. Il se mariera trois fois, aura quatre enfants et plusieurs aventures.

Un personnage controversé

Quand l'Université Western l'a honoré, en 2005, 12 000 personnes ont signé une pétition pour s'y opposer et l'institution a perdu un don de 2 millions. En 2005, quand on lui a décerné l'Ordre du Canada, le cardinal Jean-Claude Turcotte, dans un geste d'éclat, a rendu le sien.

Son héritage

Aucun gouvernement canadien n'a réussi depuis 1988 à légiférer sur les avortements. Depuis 20 ans, le Canada est donc l'un des seuls pays du monde occidental à ne pas baliser l'avortement. Les provinces qui souhaiteraient le faire n'en ont pas le droit, puisque la Cour suprême a estimé, dans sa dernière décision Morgentaler, que l'affaire était de compétence fédérale exclusive. Jusqu'à la fin, le docteur Morgentaler s'est battu pour que des avortements soient pratiqués dans toutes les provinces canadiennes, ce qui n'est toujours pas le cas.

Henry Morgentaler estime avoir effectué environ 100 000 avortements et avoir formé une centaine de médecins.

Sa philosophie par rapport à l'avortement

«Je suis prêt à laisser ma peau pour cette lutte parce que je trouve que c'est une lutte pour la justice, pour la dignité des femmes.»

Cela dit, comme il l'avait affirmé en entrevue à La Presse en 1988, il avait certaines limites. Après six mois de grossesse, disait-il, «il n'est pas acceptable de pratiquer un avortement».

«Peu de médecins font des avortements tardifs au Canada et aux États-Unis, dit-il. Personnellement, je n'en ai jamais fait au-delà de 16 semaines.»

Trop dangereux pour la santé des femmes, disait-il.

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Hommages et critiques

À l'image de sa vie, la nouvelle de la mort d'Henry Morgentaler a entraîné autant d'hommages sentis que de «pas de commentaires» évocateurs ou même de remarques franchement négatives.

«C'était un homme d'une droiture et d'une probité extraordinaires, un homme chaleureux, modeste et timide. Malgré les accusations et les menaces qui pesaient contre lui, il m'avait dit qu'il n'avait qu'une seule inquiétude: celle de perdre une patiente en raison des conditions difficiles dans lesquelles il exerçait. Peu d'hommes ont aussi bien compris les femmes que lui, et très rares sont ceux qui ont consacré leur vie pour défendre les droits des femmes. À moi, il m'a montré qu'on peut faire beaucoup de bruit avec des casseroles. Son décès, c'est un gros coup pour moi. J'espère qu'il est mort en paix.»

- Lise Payette Ancienne ministre péquiste

«Je l'ai connu comme journaliste. C'était un homme de toute petite taille, mais très impressionnant. Il a mis sa carrière et sa vie en danger à une époque où il était criminel pour une femme de se faire avorter. Les femmes lui doivent beaucoup.»

- Julie Miville-Dechêne Présidente du Conseil du statut de la femme

«Pas de commentaires»

- Archevêché de Montréal Assemblée des évêques, Mgr Jean-Claude Turcotte (qui a néanmoins offert ses condoléances à la famille du Dr Morgentaler)

«Il y a des noms qu'on voudrait oublier, mais qu'on doit se remémorer pour ne pas reproduire ce qu'ils ont fait. Il [Henry Morgentaler] est de ce type-là. Dans l'anti-panthéon de ce groupe de gens qui ont oeuvré, peut-être même honnêtement et sans malice nécessairement, mais qui ont quand même oeuvré pour le mal.»

- Georges Buscemi Président de la Campagne Québec-Vie, division de l'organisation canadienne pro-vie Campaign Life Coalition.

«Le Dr Morgentaler a droit à toute l'admiration de la population pour le courage dont il a fait preuve tout au long de sa vie dans la défense de ses convictions. C'est quelqu'un qui a été extrêmement contesté par des forces très réactionnaires, mais qui a tenu bon. C'est quelque chose que nous devons absolument saluer. Si, en 1988, nous avons enfin obtenu la décriminalisation de l'avortement, c'est en bonne partie grâce au Dr Morgentaler, mais aussi parce que des féministes ne l'ont pas laissé seul et ont travaillé très fort.»

- Françoise David Députée de Québec solidaire et ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec

«Peu d'hommes ont pris autant de risques pour le droit des femmes que le Dr Morgentaler. Il a même été jugé, condamné, emprisonné pour leur droit. Alors il mérite à jamais notre respect. J'ai vécu les années 60, 70, la bataille de la libération des femmes, et c'est un symbole, un homme plus grand que nature.»

- Agnès Maltais Ministre responsable de la Condition féminine




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