«Une fois que vous avez fait votre temps de prison, on vous donne un billet d'autobus et on vous met à la porte!»

Isabelle Hachey LA PRESSE

Pour Pierre*, Montréalais à l'aube de la cinquantaine, c'est alors reparti pour un autre cycle: crise, hôpital, retour en détention.

Comme des milliers d'autres Québécois atteints de maladie mentale, Pierre a désespérément besoin de soutien. Voilà près de 30 ans qu'il est prisonnier de l'épuisante ronde des portes tournantes.

À 17 ans, il a été blessé au cerveau dans un accident de voiture. Il ne s'en est jamais remis. Au fil des ans, il a fait beaucoup de «conneries», avoue-t-il. «J'ai des médicaments pour contrôler mon humeur, mais j'ai arrêté de les prendre...»

Dans les milieux médical et carcéral, tout comme dans les cabinets ministériels, tout le monde s'accorde à dire que Pierre n'est pas à sa place en prison, où le personnel est formé pour veiller sur des criminels, non sur des malades.

Tout le monde s'accorde aussi à dire que l'une des solutions, recommandée dès 2011 par le bureau du Protecteur du citoyen, serait de confier la responsabilité de ces détenus au ministère de la Santé et des Services sociaux, beaucoup mieux outillé pour les soigner que celui de la Sécurité publique.

Tout le monde est d'accord. Il reste à savoir si le gouvernement acceptera de financer ce transfert de 13 millions de dollars. Une demande en ce sens a déjà été déposée au Conseil du Trésor, selon nos sources.

«On ne peut pas le nier, on ne gère pas l'abondance, admet le ministre de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron. On doit composer avec les ressources un peu plus raréfiées dont on dispose. Mais la volonté politique est là, tant du côté du ministère de la Sécurité publique que du côté du ministère de la Santé et des Services sociaux.»

Un trou noir

Quand ils entrent en prison, les malades mentaux tombent dans un «trou noir», explique la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain. Le réseau de la santé perd leur trace et ferme leur dossier. Quand ils sortent, ils doivent se réinscrire sur des listes d'attente.

«C'est une anomalie d'exclure d'un régime de santé universel des citoyens pendant qu'ils sont en détention, dit Me Saint-Germain. La privation de soins a des conséquences importantes pour eux, mais aussi pour leurs proches et pour toute la société.»

Selon Me Saint-Germain, «le ministère de la Santé doit intensifier ses efforts» pour que le transfert soit mis en oeuvre. Elle est convaincue que ne rien faire coûte plus cher à la société québécoise. «Dans plusieurs situations, les soins sont aussi importants que la garde sécuritaire si on veut prévenir une récidive.»

Des détenus qui dérangent

Pierre a vécu «l'enfer sur terre» en détention. «Une fois, j'ai dit à un détenu que je préférais mourir plutôt que de passer l'Action de grâce en prison. Le détenu l'a dit au gardien. Alors, ils m'ont crissé au trou pour toute la fin de semaine! Et je n'avais même pas de tendances suicidaires...»

«Les gardiens sont habitués à traiter avec des délinquants. Et on sait que les gens qui ont des problèmes de santé mentale sont souvent dérangeants. Le plus simple, c'est de les amener au trou», déplore Yves Boileau, directeur général de la Maison L'Intervalle, où l'on héberge des malades mentaux qui ont eu maille à partir avec la justice.

«Il faut des équipes pas mal plus expérimentées pour s'occuper de gens qui ont des problèmes de santé mentale, admet Pierre Couture, ancien directeur général adjoint des Services correctionnels de Montréal. Une prison, ce n'est pas un hôpital. Et ce n'est pas un hôtel non plus: on ne peut pas afficher no vacancy, on n'a pas le choix de les prendre, ces gens-là.»

Le pire, c'est que les patients doivent souvent passer par la prison pour obtenir des services spécialisés en psychiatrie, dit M. Boileau. «Ce sont des gens malades. Souvent, leur famille avait appelé à l'aide bien avant qu'ils ne se retrouvent en prison, mais sans succès.»

Le transfert de la responsabilité des détenus atteints de problèmes mentaux n'est pas une idée nouvelle; M. Boileau en entend parler depuis près de 30 ans. «Tout le monde se renvoie la balle. C'est aberrant. On pourrait éviter que les gens se retrouvent avec un dossier judiciaire si notre société se donnait les moyens de les soigner correctement.»

* Le nom de Pierre été changé afin de préserver son anonymat.