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Santé mentale: vivre avec une bombe à retardement

Katia Gagnon
La Presse

Cette année, entre 600 et 700 jeunes Montréalais expérimenteront leur premier épisode de psychose. Sur 100 000 jeunes Québécois qui ont des problèmes de santé mentale, à peine 15 000 seront vus par un psychiatre, souvent après des mois d'attente.

Des histoires d'horreur, bien des parents qui accompagnent leur enfant dans cette situation en ont à raconter. Une heureuse exception : l'hôpital Douglas, qui agit avec célérité. Le ministère de la Santé s'est aussi doté d'un programme axé sur les soins de première ligne. Qui ne fait pas l'unanimité.Deux mois avant que son fils ne dégaine son arme dans l'enceinte du collège Dawson, la mère de Kimveer Gill avait remarqué que son garçon semblait vraiment déprimé. Il s'enfermait dans sa chambre. «Le monde entier souffre «, lui a-t-il lancé un jour. « Si j'avais su, raconte-t-elle, je l'aurais emmené chez le médecin.»

Question : que se serait-il passé si Mme Gill, quelques semaines avant la tragédie, avait pris le téléphone pour trouver de l'aide pour son fils?

Réponse : probablement rien.

Parlez-en à Marc et Diane. Leur histoire pourrait être celle des parents Gill. Pendant quatre ans, ils ont vécu avec une bombe : leur fils Dominique. À l'âge de 13 ans, le beau brun, qui avait toujours été un bon élève, pique du nez à l'école. Il commence à tenir des propos étranges. Un soir, il lance une chaise dans la fenêtre de sa chambre.

Ses parents, un couple heureux de la classe moyenne, sont totalement pris au dépourvu. Bien sûr, ils cherchent à consulter.

Seul recours : les urgences

Ils n'ont pas de médecin de famille. Ils se rendent donc au CLSC, où une travailleuse sociale minimise les comportements de Dominique. « C'est juste une mauvaise passe. « À l'école, on leur refuse un rendez-vous chez le psychologue scolaire, trop pris « par d'autres cas plus urgents «.

Ils tournent en rond, comme ça, pendant quatre longues années. « Personne, nulle part, ne nous a mis sur le début d'une piste pour comprendre «, résume Marc.

Petit à petit, l'état de leur fils se détériore. Un soir, c'est la crise. Dominique, furieux, frappe de toutes ses forces l'embrasure d'une porte. À bout de ressources, son père se rend au poste de police. En chemin, il croise une ambulance.

Les ambulanciers doivent convaincre Dominique, qui a maintenant 17 ans, de les suivre. Il aurait très bien pu refuser. Ses parents n'auraient alors eu aucun recours. Marc retient son souffle. « Quand il m'a donné son sac et qu'il a embarqué dans l'ambulance par lui-même, les deux jambes m'ont lâché «, raconte Marc. Ce grand colosse se souviendra toujours de ces minutes, passées au coeur d'une nuit très noire. Les pires de sa vie.

Aux urgences, il ne faut que quelques instants au psychiatre de garde pour déterminer que leur fils est en grave psychose. Après quelques jours, le diagnostic tombe : schizophrénie. « Votre fils est très malade. Il aurait pu tuer «, leur dit le psychiatre. «Ça faisait quatre ans qu'on était là-dedans et on se fait dire ça, raconte Diane, la voix brisée. J'étais effondrée.»

Première ligne inexistante

Sur 100 000 jeunes Québécois souffrant de problèmes importants de santé mentale, seuls 15 000 seront vus par un psychiatre. En partie à cause de l'état lamentable dans lequel se trouvent les services de santé mentale pour les jeunes. « La première ligne en santé mentale pour jeunes, ça n'existe pas «, résume la pédopsychiatre Marie Plante, qui pratique au Centre hospitalier universitaire de Québec.

Les CLSC? Pour les cas jugés non urgents, le jeune verra tout au plus une travailleuse sociale dans un mois. Les psychologues sont rares dans les CLSC et ils sont débordés dans les écoles. Un pédopsychiatre? En 2001, derniers chiffres disponibles, il y avait trois mois d'attente pour les cas non urgents à Montréal. À Gaspé, sept mois.

En fait, à moins qu'un jeune soit en état de psychose, ou alors qu'il menace de se suicider ou de tuer quelqu'un, il y a très peu de chances qu'il soit vu rapidement par les services publics. Parlez-en à Monique Lemieux. «Ce qui a sauvé Mathieu, c'est qu'il est né violent «, résume-t-elle brutalement. Son fils est schizophrène depuis l'âge de 12 ans. Mathieu a fini par être cueilli par la police et a abouti en centre jeunesse parce qu'il menaçait physiquement sa mère. Elle nous a demandé de taire son vrai nom.

Oui, Mathieu a eu des services. Mais 10 ans après sa première crise, son sort n'est pas très rose. Il vit seul dans une chambre. Souvent, il n'a rien à manger et vient mendier un repas chez sa mère. Récemment, il a attaqué quelqu'un et a dû être hospitalisé, pour la énième fois. « Mais au moins, il est vivant «, dit Mme Lemieux, qui s'est battue pour Mathieu chaque jour, pendant toutes ces années.

« La pédopsychiatrie est un château fort qui n'a pas beaucoup de pont-levis «, résume le pédopsychiatre Luc Blanchet, de l'hôpital Jean-Talon. « On prépare un rapport psychologique à l'école. On fait faire une évaluation par un généraliste. On mobilise le parent. Et à l'issue de tout ça, on se fait dire : un an et demi d'attente. Pendant ce temps, l'état du jeune se détériore «, raconte Alain Noël, directeur de la polyvalente Saint-Exupéry, à Saint-Léonard, qui a mis sur pied un programme innovateur pour dépister les dépressions chez les jeunes.

«Il faut humaniser nos services de santé mentale», renchérit Diane Aubin, psychologue à Dans la rue, l'organisme du désormais célèbre Pops. Mme Aubin se bat tous les jours pour obtenir des consultations en psychiatrie pour ses jeunes.

Elle a bien failli y passer

Valérie Bilodeau, elle, a bien failli être une victime de ce système déficient. Cette grande jeune fille dynamique, qui a aujourd'hui 19 ans, a vécu un terrible épisode de psychose en deuxième secondaire.

« Je me sentais persécutée par les autres. J'étais persuadée qu'on jouait avec les aiguilles des horloges pour que j'arrive en retard à mes cours. « Un jour, on remarque son comportement confus à l'école. Sa mère l'emmène aux urgences, en prenant bien soin de l'asseoir à l'arrière du véhicule, les portes verrouillées avec le loquet-enfant. « Pour ne pas que je me jette en bas. «

À l'hôpital, elles attendent de longues heures, durant lesquelles Valérie ne cesse de délirer. Elle est finalement vue par un pédopsychiatre. Qui la renvoie chez elle avec un rendez-vous pour le lendemain. Durant la nuit, elle tente de se pendre avec une ceinture. «Si elle avait été un peu plus vieille et qu'elle avait su comment faire, elle ne se serait pas manquée», dit sa mère, Marie Bourque. Après plusieurs examens, son mal est identifié : troubles bipolaires. Elle passera plusieurs semaines à l'hôpital et descendra très, très bas.

«C'est pas évident d'attendre des heures à l'urgence avec un enfant qui parle tout seul», souligne Manon Teasdale-Gravel, dont la fille Stéphanie, elle aussi bipolaire, s'est retrouvée plusieurs fois à l'hôpital. Elle raconte, les larmes aux yeux, un épisode sombre : elle se fait traiter de haut par un médecin condescendant. «On va la prendre, votre fille, si vous avez besoin d'une petite fin de semaine de congé.»

«Souvent, les gens qui viennent nous voir sont passés par les urgences ou un généraliste et leur problème n'a pas été diagnostiqué. Et même si ça a été diagnostiqué, qu'est-ce qu'on a fait? On leur a donné des médicaments et un rendez-vous dans trois mois. Qu'est-ce qui va arriver? Ils vont retourner dans leur sous-sol jusqu'à la prochaine crise », s'insurge Ridha Joober, psychiatre, qui se spécialise dans le traitement des psychoses chez les jeunes.

 




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