Nicole Pageau a 151 mamans. Elles ne lui ont pas toutes donné la vie, bien sûr. Mais d'une certaine façon, elles lui ont permis de renaître. En fondant le Centre César, au Rwanda, la Québécoise a aidé de nombreuses femmes rescapées du génocide de 1994 à retrouver l'espoir.

Agnès Gruda LA PRESSE

Tout est arrivé très vite, au printemps 2004, alors que la communauté rwandaise d'Edmonton commémorait le 10e anniversaire du génocide. Nicole Pageau travaillait alors pour l'Association canadienne française de l'Alberta. Et c'est une conférencière rwandaise, Esther Mujawayo, qui lui a ouvert les yeux sur la réalité des rescapées du génocide.

 

«Je croyais que ces femmes recevaient de l'aide, qu'on s'occupait bien d'elles», se rappelle Nicole Pageau. Erreur: 10 ans après le génocide, des veuves dont la vie s'était arrêtée un jour de printemps 1994 peinaient toujours à nourrir leurs enfants.

Touchée, elle a voulu aider ces femmes laissées à elles-mêmes. Elle les prendra sous son aile et fondera le Centre César, à Kigali, centre communautaire qui permettra à des dizaines de femmes et d'enfants d'aller de l'avant. Pour souligner son engagement et son dévouement, La Presse et Radio-Canada la nomment Personnalité de la semaine.

Ses « mamans»

À l'âge où d'autres préparent leur retraite, Nicole Pageau décide de faire un séjour exploratoire au Rwanda. Elle y découvre une communauté de veuves parquées dans des maisonnettes de ciment et flanquées de nombreux enfants - les leurs, mais aussi plusieurs orphelins - qu'elles élèvent de leur mieux. Mais sans projet d'avenir, sans ressources, elles restent prisonnières de leur cauchemar.

De retour à Edmonton, Nicole Pageau agit vite, «pour ne pas changer d'idée». Elle laisse son travail, réduit toutes ses possessions au contenu de deux valises et réserve un aller simple pour Kigali.

Elle commence par louer une maison dans le quartier de Kimironko, où vivent celles qu'elle va bientôt appeler ses «mamans». Elle commence par y ouvrir une banque alimentaire. Suivent des cours de couture, de tricot, d'artisanat: de quoi aider ces survivantes à améliorer leur sort.

Moins d'un an après avoir ouvert le Centre César, Nicole Pageau rentre au Canada, avec les premiers exemplaires d'objets fabriqués par «ses» veuves. Les recettes, un millier de dollars, seront partagées entre ses «mamans». Ce geste scelle une amitié qui ne s'est pas démentie depuis.

Parrainage

Au Rwanda, l'école coûte cher: il faut payer les effets scolaires, acheter des chaussures, un uniforme. Pour aider les enfants, mais aussi les petits-enfants de ses «mamans» à poursuivre leur instruction, Nicole Pageau met sur pied un programme de parrainage qui profite aujourd'hui à plus d'une centaine de gamins.

Elle-même a adopté un garçon, Rodrigue, qui aura 20 ans à l'automne. Le jour, il travaille au Centre César. Le soir, il termine ses études secondaires.

Deux fois par an, Nicole Pageau revient au Canada pour recueillir les dons qui lui permettent de financer son centre, qui n'a cessé de croître depuis cinq ans.

Le jour de ma visite, une dizaine de grands adolescents y suivaient un cours de mécanique. Nicole Pageau veut ajouter un atelier de plomberie et d'électricité, et des cours de formation en recherche d'emploi - démarche pas évidente au Rwanda.

À 66 ans, Nicole Pageau a des tas de projets. Son leitmotiv: remettre un jour la gestion du centre aux «mamans» elles-mêmes. Plusieurs ont d'ailleurs entrepris une formation en gestion. Et Mme Pageau ne cesse de s'étonner devant la vitalité de ces femmes dont plusieurs portent toujours les séquelles des sévices subis il y a 16 ans.

«Quand je suis arrivée au Rwanda, et que je leur demandais quels étaient leurs rêves, ces femmes ne savaient pas quoi répondre. Aujourd'hui, elles ont repris confiance en elles, leur évolution a été extraordinaire», s'émerveille-t-elle.

Il y a quelques mois, le Centre César a emménagé dans une nouvelle maison, dont la construction a été financée par un don privé. Assises à la terrasse qui donne sur les collines de Kigali, des femmes s'affairent à fabriquer des sacs à main et des étuis à stylos. À l'intérieur, l'atelier de couture bourdonne d'activité. À l'étage, Nicole Pageau organise sa toute première salle d'exposition.

Pour réduire les coûts de construction, la Québécoise a fait appel à... des prisonniers condamnés pour leur participation au génocide. À la fin de chaque semaine, elle a offert à ses prisonniers un petit cadeau: un savon, quelques babioles.

Un jour, ce sont les «mamans» qui ont tendu les paquets aux prisonniers. Certaines femmes avaient la main tremblante. Certains hommes ne parvenaient pas à les regarder dans les yeux. Mais ce geste réparateur a permis à plusieurs rescapées de tourner un peu plus la page sur leur passé.

Quand je suis arrivée au Rwanda, et que je leur demandais quels étaient leurs rêves, ces femmes ne savaient pas quoi répondre. Aujourd'hui, elles ont repris confiance en elles, leur évolution a été extraordinaire.