Artisan de cinéma passionné, Denis Villeneuve connaît une carrière fulgurante. La semaine dernière, à Toronto, le film le plus difficile de son oeuvre, Polytechnique, a remporté pas moins de neuf prix Génie. D'une grande humilité, il tient à braquer les projecteurs sur toute l'équipe, qui a porté le film à bout de bras.

Anne Richer LA PRESSE

Comment en est-il venu à vouloir faire du cinéma sa vie?

Il pense que c'est le fleuve au premier plan de l'horizon qui, comme une longue pellicule de film, s'est déroulé inlassablement sous ses yeux d'enfant. Ce qui explique en partie, sans doute, les racines de l'imaginaire du scénariste et réalisateur Denis Villeneuve. Le talent fait le reste. La somme des prix remportés dans sa carrière est impressionnante depuis le tout premier, celui de la Course Europe-Asie de Radio-Canada en 1991. Cette fois, avec le film Polytechnique, il a remporté neuf des onze statuettes pour lesquelles il était mis en nomination aux prix Génie à Toronto, la semaine dernière, dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation.

 

La Presse et Radio-Canada donnent un coup de chapeau à ce coup d'éclat en nommant Denis Villeneuve Personnalité de la semaine.

L'équipe

Il faut poursuivre l'énumération des prix Génie, car Denis Villeneuve considère avant tout ce film comme l'essentiel travail d'une équipe tissée serré, complice, pour un film particulièrement exigeant. Alors voici les autres Génie: Karine Vanasse, premier rôle; Maxim Gaudette, rôle de soutien; Jacques Davidts, meilleur scénario. Il y a aussi les meilleures images, le meilleur montage, le meilleur son d'ensemble et le meilleur montage sonore.

«Ce fut un engagement total de la part des membres de l'équipe. Leur respect comportait une certaine solennité.»

Il ajoute: «Karine Vanasse a été le véritable ange gardien du projet. C'est l'une des plus belles propositions de film que j'aie eues. La plus difficile aussi. J'y ai découvert un tas de choses. Particulièrement sur la condition féminine.»

Il savait bien que chacune des images avait une signification profonde. C'est ce qui donne le caractère grave à ce film basé sur une histoire vraie violente, désormais inscrite dans l'inconscient collectif.

Mal à l'aise face aux honneurs qui l'inondent, il aimerait s'échapper des contingences liées au succès. Car pour lui, Polytechnique, c'est d'abord un film qui doit beaucoup «aux gens qui ont témoigné. Ils ont nourri le film. Je l'ai fait pour eux».

Il veut bien reconnaître que le film a une âme, «mais aussi des erreurs», ajoute-t-il, modeste.

C'est sans doute à cause de son humanité, justement, que le film lui paraît imparfait. «Oui, ce fut un beau voyage humain! Cet immense privilège que j'ai de faire des films me donne de plus en plus d'humilité.»

Il a entre autres réalisé, Maelström, en 2000, a écrit et réalisé Un 32 août sur terre, des vidéoclips, des dizaines de courts métrages.

«Mon prochain film sera le meilleur!» dit-il, en souhaitant ne jamais atteindre la perfection. «Sinon, je serais obligé de m'arrêter», ajoute-t-il en riant.

Le cheminement

«Je fais des films pour explorer le monde, pour comprendre ce qui se passe, j'aime bien aussi aller à la rencontre de la colère des autres. Et toujours et encore raconter une histoire.»

Denis Villeneuve avoue être touché profondément par «ce qu'il y a de très beau dans ce travail inutile», une petite phrase jetée avec désinvolture.

D'autres sujets de film l'appellent. Il lit des tas de livres et de scénarios. Alors qu'il vient à peine de terminer le tournage d'Incendies, inspiré de la pièce de Wajdi Mouawad et qui sera présenté en salle en septembre, il n'entend pas chômer. «J'ai deux à trois projets sur la table actuellement.» Tout ce travail qui n'en est pas un, selon lui, lui donne une paix intérieure profonde.

«L'imaginaire peut ouvrir des portes», dit celui qui est fasciné par les cycles de la vie. Cet imaginaire a été présent aux premières heures de sa vie; il vivait dans une bulle, dans ses rêves, tout en ayant de bons résultats à l'école, en mathématiques et en français. «J'ai toujours adoré les mots.» Alors, il s'est raconté à lui-même des histoires qui ont meublé son esprit.

Et continuent de le faire.

Enfant, il aimait la chevalerie, et le chevalier Bayard était l'un de ses héros.

Plus tard, il admire le philosophe américain Noam Chomsky, Leonard Cohen et sa poésie, David Lynch, «artiste complet, créateur libre», et l'inspirateur par excellence: Norman McLaren.

Ce qui l'entraîne à aimer, ce qu'il défend pour lui-même, c'est l'authenticité dont ses héros font preuve, bien sûr, mais qu'il souhaite trouver chez ceux qui l'entourent: «Cela me touche d'entendre quelqu'un dire ce qu'il pense vraiment. Il y a beaucoup de flagornerie de nos jours.»

Dans les dernières années, il a réalisé deux films graves et signifiants. Comme chaque image et chaque mot lui appartiennent, il ne peut pas ne pas en être accablé d'une certaine manière. Il doit chercher l'équilibre dans l'autre côté de la vie, dans ceux en qui il a une grande confiance.

L'affection, le ludique, la famille.

Une certaine légèreté.

Peut-être...