Au cours des trois dernières années, la Ville de Montréal et des municipalités voisines ont donné pour 4,5 millions de contrats à une entreprise d'asphaltage de Saint-Léonard dont les propriétaires ont été arrêtés lors de la spectaculaire opération antimafia Colisée, dirigée contre le clan Rizzuto, en novembre 2006.

André Cédilot et André Noël LA PRESSE

Bien qu'ils s'en soient tirés à bon compte devant le tribunal, Tony Tallarita, 37 ans, et Nello Di Rienzo, 39 ans, sont les actionnaires à parts égales des Pavages Tallarita Canada, spécialisés dans la pose d'asphalte et de pavé uni. Depuis peu, ils sont aussi les dirigeants de Construction Rockburn, sise dans le même immeuble, au 8225, rue du Creusot, à Saint-Léonard.

Par voie de soumissions, Tallarita et Di Rienzo ont décroché depuis deux ans pas moins de six contrats de la Ville de Montréal pour des travaux d'infrastructure totalisant 3,1 millions. La majeure partie de cet argent leur a été versé depuis leurs démêlés avec la justice, dans le cadre du programme de réfection 2008 des rues de la grande métropole. Depuis juin, ils ont notamment réalisé des travaux dans les arrondissements de Ville-Marie et Notre-Dame-de-Grâce-Côte-des-Neiges.

Depuis 2005, Pavages Tallarita a aussi travaillé dans les municipalités de Westmount, Terrebonne, Longueuil, Mont-Royal, La Prairie et Salaberry-de-Valleyfield. Dans ce dernier cas, l'appel d'offres portait sur l'asphaltage de trois rues et du stationnement du poste de police local. La facture s'élevait à 367 500$. En tout, les six contrats ont rapporté 1,4 million à Tallarita et Di Rienzo.

Les trois principaux contrats de la Ville de Montréal, dont un dit «d'agglomération» d'une valeur de 2,9 millions, ont été donnés en juin et août dernier, alors que les deux hommes venaient à peine d'en finir avec la justice.

À l'issue de l'enquête Colisée, Tallarita et Di Rienzo ont été décrits devant la cour comme les chefs d'une cellule mafieuse du clan Rizzuto spécialisée dans l'exportation massive de marijuana vers les États-Unis. La preuve a révélé que le groupe en envoyait régulièrement de 25 à 60 livres en Floride et au Maryland. Il projetait d'en expédier 225 livres par mois. Profits estimés : 675 000$ par mois ou 8,2 millions par année en devises américaines. La drogue transitait par la réserve amérindienne d'Akwesasne avant de passer en territoire américain.

Dans le cadre de négociations avec les avocats de plusieurs accusés, le ministère public a consenti à retirer les accusations portées contre Tallarita, tandis que Di Rienzo s'en est sorti avec une peine équivalant à trois ans de prison et une amende de 15 000 $. Le 8 novembre 2007, Di Rienzo s'est reconnu coupable en Cour du Québec de gangstérisme et de complot pour trafic de marijuana. Il avait pris la relève de son frère Giovanni, extradé aux États-Unis pour avoir aidé des trafiquants colombiens à blanchir plus de 100 millions au début des années 2000.

Le 29 juin 2005, les policiers ont découvert une serre hydroponique dans le complexe commercial qui jouxte les anciens locaux de Pavages Tallarita, au 4537, rue J.-B.-Martineau, à Saint-Léonard. Ils avaient saisi 269 plants de marijuana ainsi que l'équipement pour les faire pousser. Un mois plus tôt, un messager avait été interpellé à la frontière en possession de 147 500$. L'argent se trouvait dans une petite cache aménagée dans une fourgonnette utilisée par des trafiquants autochtones.

Une caution de 100 000$

Avant de se lancer en affaires avec Tallarita au début des années 2000, Di Rienzo a déclaré à son enquête sur cautionnement qu'il avait été l'un des fondateurs d'Ulisse Construction. «On faisait des balcons de ciment et on construisait des maisons», a-t-il dit, en précisant que le chiffre d'affaires était passé de 80 000$ à 2,5 millions en quelques années. Personnellement, il en est ressorti avec un bénéfice net de 125 000$, qu'il a réinvesti dans Pavages Tallarita. Depuis, il a acquis ses propres cartes de qualification dans l'industrie de la construction en suivant plusieurs cours de formation. En plus d'administrer la compagnie, il supervise le travail de ses hommes de chantier.

Également appelée à témoigner, la femme de Di Rienzo était prête à verser une caution de 100 000 $ en échange de la mise en liberté de son mari. Coiffeuse de son état, elle disait conduire une Porsche Cayenne et empocher 30 000 $ par année. Pour sa part, son mari gagne environ 50 000 $ par année. Marié depuis neuf ans, le couple habite une maison évaluée à 390 000$, à Laval. Au besoin, elle prévoyait appeler à la rescousse son père, Nicola Speranza. Ce dernier est l'un des propriétaires du bar Laennec, désigné par la police comme le lieu de rencontre de la nouvelle génération de mafiosi. À l'instar du café Consenza, à Saint-Léonard, l'endroit a été sous constante observation durant l'enquête Colisée. Les deux établissements sont aujourd'hui fermés.

Sans les connaître personnellement, Mme Di Rienzo n'a pas caché avoir déjà côtoyé dans des réceptions la plupart des grands noms de la mafia montréalaise, tels Nicolo Rizzuto, Rocco Sollecito, Francesco Arcadi et bien d'autres, également tous condamnés en marge de l'opération Colisée. « Mon mari les connaît aussi, mais je ne sais pas s'il les rencontre », a-t-elle dit devant le tribunal.

De son côté, Di Rienzo a non seulement affirmé les connaître, mais il dit avoir déjà exécuté des travaux à la maison de Francesco Del Balso et pour quelques autres. Il a aussi affirmé avoir dirigé plusieurs d'entre eux vers des entrepreneurs auxquels il voue une pleine confiance. À l'issue de trois jours d'audience, Di Rienzo s'est vu refuser tout cautionnement par le juge Carol Richer. Quant à Tallarita, il était déjà en liberté provisoire moyennant une caution de 100 000$.

À Québec d'enquêter?

Joint par La Presse, le directeur de la réalisation des travaux de construction à la Ville de Montréal, Robert Marcil, a déclaré que rien dans la Loi des cités et villes n'oblige les municipalités à passer au tamis les entrepreneurs qui sollicitent des contrats publics. «Que les propriétaires aient un passé criminel ou pas, ce ne sont pas des éléments que nous vérifions», a-t-il dit sans détour, en se demandant si c'est légal de le faire. «On n'est pas obligé de vérifier, et on ne peut probablement pas le faire. Il faudrait consulter un avocat», estime le haut fonctionnaire.

«En général, tout ce qu'on fait, c'est de s'assurer que le soumissionnaire détient un permis de la Régie du bâtiment du Québec. On vérifie les états financiers de l'entreprise dans les registres du ministère des Institutions financières, à l'IGIF, comme on dit», a précisé M. Marcil. En bref, si l'entreprise est légalement constituée, qu'elle répond à tous les critères de l'appel d'offres et qu'elle présente la plus basse soumission, la Ville lui accorde le contrat. «C'est comme ça dans toutes les municipalités», a ajouté M. Marcil.

De son point de vue, c'est au gouvernement du Québec de faire des enquêtes poussées, «car c'est lui, par l'entremise de la Régie du bâtiment, qui donne les permis aux entreprises pour réaliser les contrats», estime M. Marcil. En 2000, inquiètes de l'énorme pouvoir financier du crime organisé et de son infiltration dans le monde des affaires, la Fédération canadienne des municipalités (FCM) avait soulevé la question lors d'un colloque tenu à Montréal. De toute évidence, la mise en garde a fait long feu.