C’était un réveillon du jour de l’An comme il s’en célèbre à la tonne dans les villes du Québec. Le 31 décembre 1979, les Chapaisiens s’étaient donné rendez-vous au club Opémiska pour défoncer l’année. Pour 48 personnes, ce fut la dernière. Et pour le petit village minier, ce fut un drame d’une ampleur sans nom.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

La fête battait encore son plein, vers 1 h 15, lorsque l’incendie s’est déclaré. La salle s’est embrasée à une vitesse folle, l’électricité a flanché, et la panique s’est installée. La cause du brasier, elle, a rapidement été déterminée. « Un fêtard à l’origine de l’incendie », titrait La Presse dans son numéro du mercredi 2 janvier 1980.

Florent Cantin avait 21 ans. C’est lui qui a eu la funeste idée de sortir son briquet et de mettre le feu dans les guirlandes de sapin séché qui décoraient la salle communautaire. Une « blague » qui a provoqué la stupeur à l’échelle de la province. Le bilan : 48 morts, une cinquantaine de blessés, une quarantaine d’orphelins.

PHOTO JEAN GOUPIL, ARCHIVES LA PRESSE

Les ruines du club Opémiska, à Chapais

« Il m’est arrivé à quelques occasions de croiser Florent depuis. Je pense que jusqu’à la fin de ses jours, il va avoir des remords », laisse tomber en entrevue avec La Presse le maire de Chapais, Steve Gamache, à l’aube du 40e anniversaire de la tragédie qui a frappé la municipalité située à environ 700 km au nord de Montréal.

Aucune cérémonie de commémoration n’est prévue pour marquer ce jalon, exception faite de la messe du 1er janvier. Il faut dire que pendant longtemps, à Chapais, l’incendie a été un sujet tabou.

Les gens voulaient oublier ce qui s’est passé. Je peux comprendre ; certains ont perdu jusqu’à cinq membres de leur famille.

Steve Gamache, maire de Chapais

« Dans des communautés comme la nôtre, tout le monde se connaît. On connaissait les noms de tous les gens qui sont morts ou qui ont été brûlés », lâche celui qui avait 13 ans au moment des faits. « J’ai vu les gens sortir lorsque l’incendie faisait rage », se souvient Steve Gamache d’un ton calme.

Douleur et déchirement

Environ le tiers des 3500 habitants de l’époque ont été touchés de près ou de loin par le sinistre, d’après Thérèse Villeneuve, auteure d’un livre à paraître sur cet événement. « À chaque Nouvel An, et chaque fois que les médias en reparlent, ça retourne le fer dans la plaie. C’est très douloureux pour eux, le temps des Fêtes », dit-elle à La Presse.

D’autant plus que le drame a profondément déchiré la communauté proverbialement « tissée serré ». Car s’il est vrai que de nombreux facteurs expliquent la lourdeur du bilan des victimes – structure du bâtiment, lacunes sur le plan de la sécurité, matériaux non conformes –, il n’en demeure pas moins que l’étincelle venait de Florent Cantin.

PHOTO JEAN GOUPIL, ARCHIVES LA PRESSE

Parents et amis des victimes ont défilé devant les cercueils placés en chapelle ardente dans l’amphithéâtre sportif de la municipalité de Chapais, le 4 janvier 1980.

« Que penser du geste qu’il a posé ? D’un côté, on disait : “Pauvre lui, il ne voulait pas faire ça, c’est un pauvre jeune qui voulait rire et s’amuser”, et de l’autre, des gens qui disaient que ce n’était pas acceptable », explique Thérèse Villeneuve, une travailleuse sociale qui a consacré sa thèse de doctorat à l’autopsie de cette tragédie.

Initialement, le jeune Cantin avait été condamné à purger huit ans derrière les barreaux pour homicide involontaire, mais en appel, sa peine a été ramenée à deux ans moins un jour. 

Certains disaient qu’une peine exemplaire comme celle imposée par le juge de première instance en ferait la 49e victime.

Thérèse Villeneuve, à propos de Florent Cantin

Les survivants, quant à eux, ont dû composer avec des séquelles majeures, notamment la pyrophobie (peur du feu) ou encore l’agoraphobie (peur de se retrouver dans un lieu public ou dans une foule). Et c’est à leur deuil, leur rétablissement et leur résilience que Thérèse Villeneuve s’intéresse principalement dans son livre.

Un bouquin qui paraîtra au printemps « pour éviter que ça arrive en même temps que la date anniversaire qui est toujours très pénible pour les survivants », expose son auteure. Et alors que le 1er janvier pointe à l’horizon, les pensées des Chapaisiens iront, elles, aux 48 personnes qui ont perdu la vie tragiquement il y a quatre décennies.

« Même s’il y a des résidants qui n’ont pas nécessairement connu ça, ils voient tout de même les sites commémoratifs comme le monument là où il y a eu le feu et le cimetière où se trouve la fosse commune, souligne le maire Gamache. Chaque année, les gens ont toujours une pensée pour les sinistrés. »