Un joyau, une perle, l'une des plus belles stations de ski au pays. Le Massif de Charlevoix occupe une place à part dans le coeur des skieurs québécois. L'arrivée d'un Club Med en 2020 doit donner un peu d'air à cette montagne historiquement déficitaire. Mais à quel prix ? Sur place, des citoyens craignent que ce nouveau projet ne défigure leur coin de pays. Ils redoutent la naissance d'un « Tremblant-sur-le-Saint-Laurent ».

GABRIEL BÉLAND LA PRESSE

La petite maison de Véronique Tanguay en bordure de Baie-Saint-Paul résiste tant bien que mal à l'hiver. La neige monte jusqu'au rebord des fenêtres. L'odeur du feu de bois imprègne l'intérieur. C'est douillet et c'est chez elle.

« À Tremblant, je n'aurais jamais pu vivre dans une maison comme ça », dit-elle.

Véronique Tanguay a vécu près de la station de ski des Laurentides de 2000 à 2006. Dans cette période intense de projets immobiliers, elle raconte avoir vu ses « petits coins de pays préférés détruits », avoir vu à l'oeuvre la spéculation foncière et ses impacts.

« J'ai vu des gens devoir quitter leur maison, devoir s'exiler de Tremblant parce qu'ils n'avaient plus les moyens de vivre là. J'ai vu les écarts de richesse entre le touriste et le local », raconte Mme Tanguay.

Déçue de ce qu'elle avait vu, elle est partie vivre dans Charlevoix proche d'une autre montagne, sa préférée celle-là, Le Massif. Le plus haut dénivelé à l'est des Rocheuses, des vues à couper le souffle sur le fleuve, une nature préservée... Cette station occupe une place à part dans le coeur de bien des Québécois.

Mais il y avait autre chose : à cette époque, le propriétaire de la station et cofondateur du Cirque du Soleil, Daniel Gauthier, parlait de créer un « anti-resort », une sorte d'antithèse de Tremblant et de son village cordé et commercial.

« Moi, j'ai été attirée par ça, ce concept d'anti-resort. L'immobilier, oui, mais dispersé dans la montagne, rien de trop prenant, rien qui allait créer une pression immobilière folle, le respect de la communauté, axé sur l'écotourisme. »

- Véronique Tanguay, opposante au projet

Mais voilà que l'ouverture d'un Club Med a été annoncée pour décembre 2020. Le projet, emballant pour plusieurs dans Charlevoix, a renversé Véronique Tanguay.

L'hôtel au bas des pistes aura 302 chambres. C'est sans compter les 128 appartements et maisons déjà annoncées à la base pour un autre projet. Non loin, le « Camp de base » doit regrouper de l'hébergement et des commerces le long d'une rue commerciale.

Ça reste loin des 1900 logements que compte Tremblant, mais Mme Tanguay pense que l'aspect va s'en rapprocher. « C'est gros. Ça va ressembler à Tremblant, croit-elle. On nous dit que non. Mais ça va y ressembler. »

Un village et sa montagne

À 20 km de Baie-Saint-Paul, le village de Petite-Rivière-Saint-François semble coincé entre le fleuve et la montagne.

Des anciennes goélettes et des anciens camps forestiers qui faisaient naguère vivre le village, il ne reste rien. Il n'y a pas d'industries. La station de ski « est incontestablement le plus grand employeur », note le maire de Petite-Rivière-Saint-François, Gérald Maltais.

Ici, les hauts et les bas de la station défraient la chronique depuis des années. En 2002, à bout de souffle, la Société de développement du Massif a vendu la station à Daniel Gauthier. Les pertes ont continué depuis.

« Depuis l'acquisition, je n'ai fait que des pertes. En neuf ans, j'ai 9 millions de dollars de pertes d'accumulés », disait Daniel Gauthier en 2012 dans un article du Soleil.

Pour relancer la station, les pouvoirs publics ont avancé plus de 142 millions en prêts, investissements et subventions depuis 10 ans dans les projets du Massif, selon une compilation du Journal de Montréal. Il nous a été impossible de confirmer ce chiffre, le groupe Le Massif n'ayant pas souhaité nous accorder d'entrevue.

Pour atteindre la rentabilité de cette station située à trois heures et demie de Montréal, la clé est le développement d'un projet immobilier.

« Moi, personnellement, je n'ai pas peur que ça devienne un Tremblant », dit le maire du village. 

« C'est sûr que le développement de la montagne avec le Club Med, la construction de condos, de chalets-refuges en haut... C'est sûr que ça va amener de l'achalandage qui va permettre d'assurer la pérennité de la station. C'est ça, l'enjeu. »

- Gérald Maltais, maire de Petite-Rivière-Saint-François

Le maire est conscient des critiques de certains citoyens envers le projet. « Dans de grands projets, il y aura toujours quelqu'un de pas content, qui n'aimera pas ça », croit-il.

L'aspect du futur hôtel a soulevé plusieurs commentaires, notamment après un éditorial de La Presse. « Moitié cégep, moitié CHSLD », a par exemple déploré le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez.

Gérald Maltais balaie ces critiques esthétiques d'un revers de main. Il rappelle que le comité d'urbanisme de Petite-Rivière-Saint-François, formé de citoyens et d'un urbaniste, l'a approuvé. « C'est conforme à notre goût », dit-il.

La construction peut aller de l'avant. Au bas de la montagne, des coupes forestières ont eu lieu en octobre dans une vieille érablière. L'excavation doit bientôt débuter. Le Club Med commence normalement à vendre des forfaits à un an de l'ouverture, soit en décembre prochain.

Le maire de Petite-Rivière-Saint-François a hâte de voir les retombées du projet. Le dépanneur du village a fermé il y a un peu plus d'un an. Un couple a décidé de le rouvrir et le maire juge que la venue du Club Med y est pour beaucoup. Cependant, il ne sait pas jusqu'à quel point ce nouveau projet permettra de redynamiser le secteur commercial du village de 800 habitants, moribond.

« Est-ce que les gens du Club Med vont venir faire un tour au village ? Je ne sais pas, admet le maire. C'est un tout-inclus, alors je ne sais pas combien vont venir dépenser ici. Ce sera un défi. »

Combien d'opposants ?

La Chambre de commerce de Charlevoix soutient aussi le projet. « Ça va amener de l'argent frais dans la région, parce que ce sont des clientèles qui ne sont pas habituées à Charlevoix, comme des Américains et des Sud-Américains », note sa directrice, Johanne Côté.

Mais les opposants existent. Récemment, une pétition pour la suspension des travaux a recueilli 1000 signatures. La liste des signataires, obtenue par la station de radio FM Charlevoix, contenait moins de 70 citoyens de la région. La majorité venait de Montréal.

« On a utilisé ce chiffre pour discréditer les opposants, dire qu'on n'existait pas dans Charlevoix », explique l'initiateur de la pétition, le résidant de Baie-Saint-Paul François Lessard.

« Mais je m'excuse, il y a eu de l'argent public investi dans le Massif, et tous les Québécois sont concernés. »

- François Lessard, opposant au projet

François Lessard dénonce un « détournement de projet ». Selon lui, le groupe Le Massif n'a jamais expliqué la mort de l'idée d'« anti-resort » et son remplacement par... un resort.

« Il n'y a jamais eu de bilan. On a présenté le Club Med comme la seule issue. Les gens travaillent au Massif ici ! C'est une entreprise qui fait vivre une localité », affirme M. Lessard.

« Quand on rappelle le projet initial, on se fait répondre : "Il faut sauver le Massif !", dit-il. Plus on est près de l'épicentre, plus c'est dur de s'opposer. »

Une seule route vers le village

La petite route qui relie la 138 au village de Petite-Rivière-Saint-François sera-t-elle suffisante pour les 50 000 visiteurs annuels prévus par le Club Med ? Quiconque a déjà conduit jusqu'à Petite-Rivière se souvient de la côte abrupte qui sépare le haut des caps du bord du fleuve. La rue Principale compte deux voies. Elle représente l'unique accès au village et finit en cul-de-sac juste après l'accès à la station. Le promoteur, groupe Le Massif, est en train de produire une étude pour savoir si la route actuelle pourra suffire en 2020. Le ministère des Transports devra la valider. Des travaux pourraient être nécessaires, précise le Ministère.

Club Med « rassuré » par l'accueil local

Le groupe Club Med se dit rassuré par l'accueil réservé à son projet dans Charlevoix. Explications avec le président-directeur général de Club Med Amérique du Nord et Caraïbes, Xavier Mufraggi.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La gare et l'église du village de Petite-Rivière-Saint-François, non loin du Massif

Des citoyens s'inquiètent de l'ampleur du projet. Ils craignent que la montagne ne soit dénaturée. Que leur répondez-vous ?

Je vais leur dire déjà que chaque fois qu'il y a un projet de cette envergure, il y a des gens qui s'inquiètent. On communique, mais on ne communique jamais assez. On a rencontré les élus locaux, les députés provinciaux, fédéraux... On avait des équipes sur le terrain. Ça nous a beaucoup rassurés sur l'accueil des gens par rapport à notre projet. Tout le monde comprend l'intérêt économique. Club Med, lorsqu'on regarde les projets qu'on a pu faire, ils ne sont pas de très haute capacité. On a toujours été très soucieux de l'impact local. Certains de nos interlocuteurs politiques et régionaux dans Charlevoix ont même joint des élus dans des endroits du monde où il y a d'autres de nos projets pour voir l'impact que Club Med avait eu sur place.

Lorsqu'on a fait des rencontres à Petite-Rivière-Saint-François, on a été agréablement surpris du retour. J'ai été surpris de voir une pétition contre le projet récemment. Mais ce qui m'a rassuré, c'était de voir la provenance des signataires. Je pense que même pas 70 signataires venaient de la région et des alentours.

Pourquoi avoir choisi Charlevoix pour votre premier village ski en Amérique ?

La cote d'amour du Québec à travers le monde et à travers notre clientèle est extrêmement forte. Il y a une image de marque du Québec, avec une nature préservée, une richesse des lieux, de la gastronomie et de l'accueil... Ça nous a donné envie de faire un projet au Québec.

Pourquoi Charlevoix ? On a la volonté de faire de nos projets de montagne des projets quatre saisons, pas simplement des destinations d'hiver. Pour nous, la région de Charlevoix dépasse la montagne. Elle démarre à la ville de Québec, passe par les chutes Montmorency, passe par Baie-Saint-Paul, La Malbaie, Tadoussac et toute la région. Alors c'est riche pour toutes les saisons, hiver comme été ou durant les couleurs.

On veut ouvrir 300 jours par année. Ce sera la première fois qu'on opère aussi longtemps dans un resort de montagne.

La station de ski Le Massif peine à faire ses frais. Elle a besoin de skieurs. Pensez-vous êtes capables d'attirer des skieurs sur cette montagne alors qu'ils peuvent plutôt aller dans un de vos villages dans les Alpes, par exemple ?

Avant, les gens allaient dans les stations de ski pour faire du sport, mais maintenant, ils veulent une expérience nature. Des gens nous disent : le domaine skiable n'est pas aussi riche qu'au Colorado, par exemple. Peut-être. Mais l'expérience alpine globale entre le ski, la gastronomie, la luge, la rencontre que les enfants pourront faire avec les Premières Nations... Il n'y a rien de comparable, en fait.

Cela dit, nos clients prennent des forfaits de ski à la semaine. Tous nos clients internationaux - la clientèle classique - auront payé un forfait et un instructeur. Ce qui est intéressant pour la station, c'est que l'on fait nos achats en amont de la saison, alors ça garantit des revenus pour la station.

Vous parlez de la création d'environ 350 emplois pour l'exploitation du village, ce qui peut générer des retombées importantes pour la région. Le recrutement va probablement représenter un défi dans un contexte de pénurie de main-d'oeuvre.

C'est un défi. Les 350 emplois sont directs, mais souvent, en termes d'emplois indirects, c'est le double. C'est excitant, mais on peut se demander comment on va y arriver. Déjà on recrute tous les ans environ 350 Québécois dans l'ensemble de nos villages à travers le monde. On travaille beaucoup avec les écoles hôtelières sur place. On sait qu'à travers le pays, des gens sont intéressés par ce projet et nous ont contactés. Plusieurs des Québécois qui travaillent pour nous à travers le monde ont fait des demandes pour un poste à Charlevoix. On a certains moyens que n'ont pas les hôtels de la région pour trouver des employés.

Vous êtes liés à la montagne par un contrat de 15 ans. Le Club Med pourrait donc quitter le Québec dès 2035. Est-ce un scénario plausible ?

Ce sont des contrats habituels d'hôteliers. Au Club Med, ce sont des éléments qui se reconduisent. Mais cette clause peut jouer dans les deux sens. Notre force est de lancer une destination et c'est pour ça que l'équipe du Massif est venue nous chercher. Une fois que la station est lancée, les partenaires peuvent vouloir revoir le modèle d'affaires. C'est aussi le côté positif.