Le gouvernement Charest a annoncé en grande pompe hier la nomination de Jacques Duchesneau à la tête d'une nouvelle «unité anticollusion» au ministère des Transports. Mais l'ancien chef de police de Montréal a maintenu ce qu'il avait déclaré l'automne dernier : une enquête publique sur l'industrie de la construction est le meilleur moyen de faire la lumière sur de possibles cas de collusion.

Mis à jour le 24 févr. 2010
Tommy Chouinard LA PRESSE

Au moment d'annoncer des investissements record de 4,2 milliards de dollars en travaux routiers dans l'année qui vient, la ministre des Transports, Julie Boulet, a reconnu mardi que son ministère n'a ni l'expertise ni la compétence pour détecter les cas de collusion. C'est pourquoi elle a décidé de faire appel à Jacques Duchesneau, qui a «une expertise et une longue expérience en matière d'enquête». «L'objectif est que chaque dollar investi le soit correctement et que les contribuables en aient pour leur argent», a-t-elle affirmé en conférence de presse.

L'automne dernier, Jacques Duchesneau s'était prononcé en faveur d'une enquête publique au motif que les enquêtes policières, que privilégiait le gouvernement, sont longues et fastidieuses. A-t-il changé d'avis ? «Pas du tout, au contraire», a-t-il répondu, aux côtés de Mme Boulet. «J'ai toujours dit que l'enquête policière, qui, par définition, regarde en arrière, ne suffit pas et qu'il fallait mettre en place des moyens pour empêcher des cas de collusion, de corruption ou de malversation. Aujourd'hui, ce qu'on annonce, c'est vraiment cette nouvelle optique, c'est-à-dire de regarder en avant», a-t-il expliqué.

Enquête publique

La création de l'unité anticollusion n'enterre pas l'idée d'une enquête publique, selon lui. «Vous savez, les plus longs voyages commencent toujours par un premier pas. Celui-là me convient parfaitement.»

En soirée, lors d'un entretien accordé à La Presse, il a affirmé : «Est-ce que, parce qu'on lance l'unité anticollusion, toute idée d'enquête publique est effacée? Je vous dirais que non. Mais ce n'est pas à moi de prendre la décision. Moi, je m'occupe de m'assurer que les 4,2 milliards seront bien investis. Le reste relève du politique.» Sa position est inconfortable, a-t-il reconnu. «Quand j'étais M. Nobody, j'étais capable de vous dire que le but ultime est l'enquête publique. Là, on me demande de régler un problème criant, et je m'occupe de ça.»

«Je commence le travail lundi, a-t-il ajouté. Je vais peut-être donner des suggestions qui vont amener d'autres façons de régler le problème avant d'aller en enquête publique, ou je vais peut-être recommander une enquête publique. Mais on n'en est pas là.»

M. Duchesneau a accepté le poste «avec enthousiasme» la semaine dernière. Il estime que ses connaissances du monde interlope seront bien utiles. «Le crime organisé a le bras long. Quand je regarde les investissements annoncés, on voit qu'on va investir beaucoup plus que dans le passé. Cela pourrait être attirant pour des gens qui ont des idées malhonnêtes.»

Le mandat de l'unité sera «d'assurer une surveillance étroite des marchés, de prévenir la fraude, la collusion et la malversation, d'encourager la pratique loyale des affaires et de mettre en place des mécanismes de détection de la collusion». L'unité devra signaler tout cas de collusion «réel ou appréhendé» aux enquêteurs de l'opération Marteau.

Le budget alloué à l'unité anticollusion «n'a pas été défini», pas plus que le nombre d'employés qui y travailleront, a dit Julie Boulet. En plus de s'adjoindre des fonctionnaires du ministère des Transports, Jacques Duchesneau compte embaucher des juricomptables, des estimateurs et des économistes.

Mandat de deux ans

Jacques Duchesneau n'a pas encore signé de contrat avec le gouvernement. «Je suis tellement convaincu de la cause que je n'ai même pas parlé de ça encore», a-t-il affirmé. Son mandat est d'une durée de deux ans, renouvelable. Il relèvera du sous-ministre, a indiqué Julie Boulet.

Selon la ministre, des négociations sont en cours avec le Secrétariat aux emplois supérieurs du ministère du Conseil exécutif - le ministère du premier ministre. Or, le Secrétariat n'était pas au courant de l'embauche de Jacques Duchesneau, a indiqué la secrétaire générale associée à la communication gouvernementale, Marie-Claire Ouellet.

Julie Boulet a affirmé qu'aucun cas de collusion n'a été porté à son attention à la suite d'une vérification qu'elle a demandée l'automne dernier. Elle a demandé aux journalistes de s'adresser au sous-ministre pour obtenir les résultats. Or Michel Boivin a dit que la vérification n'avait pas été faite puisque «ça n'a jamais été demandé par les autorités ministérielles».

Julie Boulet a nié que les travaux routiers coûtent 30% plus cher au Québec par rapport à la moyenne canadienne, selon un rapport de Transport Canada. La méthodologie de ce rapport ne permet pas d'arriver à cette conclusion, dit-elle. Les «résultats préliminaires» d'une analyse comparative faite par son ministère démontrent que les coûts sont comparables entre le Québec et le Nouveau-Brunswick. Les résultats de cette analyse seront connus au printemps.

Jacques Duchesneau assure par ailleurs qu'il n'a pas l'intention de se lancer en politique provinciale. «Been there, done that», a lancé le candidat déçu à la mairie de Montréal en 1998.

- Avec Catherine Handfield