À compter de l'automne prochain, Mario Dumont animera une nouvelle émission d'affaires publiques à TQS. Son départ de la politique fait suite à une cuisante défaite de son parti lors des dernières élections provinciales. L'ADQ a maintenant besoin d'une nouvelle direction et de beaucoup de vigueur. Ce parti était-il celui d'un seul homme? C'est ce que croient son fondateur, Jean Allaire (voir l'entrevue en page suivante), et certains des analystes consultés par La Presse.

Mis à jour le 28 févr. 2009
Karim Benessaieh LA PRESSE

En deux occasions, il a cogné à la porte du pouvoir à Québec. Deux fois, les électeurs ont refusé d'ouvrir.

En 2002 et en 2007, les Québécois ont porté Mario Dumont au sommet, pour le ramener quelques mois plus tard au ras des pâquerettes, avec une poignée de députés de l'Action démocratique du Québec. Qu'est-ce qui a cloché? On a accusé le chef de l'ADQ d'être un autocrate incapable de déléguer. Ses adversaires l'ont dépeint comme une girouette. Certains analystes évoquent un programme qui manque de cohérence, l'incapacité du chef d'aller au-delà de la phrase-choc.

 

Qui a raison?

Un peu tous ces détracteurs, estiment les politologues que La Presse a interviewés. Premier facteur: l'ADQ était le parti d'un seul homme, dans la perception populaire et dans la présentation des médias. Et probablement beaucoup aussi dans la réalité. Que les électeurs hésitent à confier tout un gouvernement à une seule personne n'a rien de bien étonnant. «À part lui, on avait l'impression qu'il n'y avait pas beaucoup de substance, dit François-Pierre Gingras, professeur de sciences politiques à l'Université d'Ottawa. Il insistait pour avoir la main haute sur tout. C'est dangereux parce que, s'il prend une mauvaise décision, il n'y pas de contre-pouvoir à l'intérieur du parti pour le ramener à l'ordre.»

D'autres partis, précise M. Gingras en riant, ont le défaut contraire et ont trop de contre-pouvoirs. «Ça, c'est le Parti québécois!»

Cela dit, il existe un précédent célèbre où le parti d'un seul homme a dominé la politique québécoise pendant près de deux décennies: l'Union nationale de Maurice Duplessis, surtout à ses débuts. La différence, estime François-Pierre Gingras, c'est que le «Cheuf» a su monter une machine électorale bien huilée, ce que l'ADQ n'a pas réussi à faire. «Il y a probablement une erreur de la part du chef, qui n'a pas insisté suffisamment là-dessus. Il y avait beaucoup d'improvisation. Et il y a une question de financement.»

Du populisme au pouvoir

Un chef incapable de déléguer, une équipe faible, c'est une bien mauvaise idée quand on doit se redéfinir en catastrophe. Et c'est bien ce que l'ADQ a tenté de faire en 2007 après avoir hérité, à la surprise générale, de l'opposition officielle à Québec en raflant 41 sièges. Porté par un vent «populiste», le parti devait démontrer son sérieux pour se présenter comme une solution de rechange au pouvoir, estime Frédéric Boily, politologue de l'Université de l'Alberta et auteur du livre Mario Dumont et l'ADQ, entre populisme et démocratie.

«Et l'ADQ a été incapable de le faire», juge-t-il.

«La première chose qui m'a frappé, dès les premières semaines après l'élection de 2007, c'est le fait que l'ADQ avait perdu la bataille médiatique. On n'avait pas l'impression que l'ADQ était l'opposition officielle. Elle avait été propulsée là et n'était pas prête.»

Le populisme est un allié bien décevant, analyse le politologue. S'il permet à un parti de quitter la marge pour monter dans les sondages, comme l'ont fait de nombreux partis populistes en Europe, il ne permet pas de prendre le pouvoir. «L'ADQ avait été portée par un vent populiste, notamment à l'hiver 2007 et dans toute la crise des accommodements raisonnables. La défense de l'identité québécoise et l'autonomisme ont permis à l'ADQ de grandir. Mais lorsque le parti s'approche des portes du pouvoir, ça se retourne contre lui parce que, là, on se demande si on va élire un parti comme celui-là.»

Le parti est obligé de mettre de côté cette logique populiste, mais il doit se trouver une nouvelle identité sur le plan idéologique. Le Reform Party, qui s'est fondu dans le Parti conservateur du Canada, pourrait être un exemple de mouvement populiste qui a réussi à prendre le pouvoir, mais en y perdant son âme.

«Il a fallu qu'il change de nom, de chef, qu'il fusionne avec le Parti conservateur. Il a fallu qu'il y ait pas mal d'abandons», résume M. Boily.

Coincé entre fédéralisme et souveraineté

L'ADQ, après mars 2007, a déçu ses partisans, «comme si elle n'était pas capable de passer à la phase deux, de tenir ses promesses, de transformer ça en programme crédible», résume Christian Dufour, politologue et enseignant à l'École nationale d'administration publique.

L'autre obstacle auquel se heurte l'ADQ depuis sa naissance tient à la culture politique du Québec: le débat y est polarisé entre le fédéralisme et la souveraineté. «Depuis la Révolution tranquille, c'est le débat fondamental. Comme une société ne peut se diviser au-delà d'une certaine limite, on a compensé par un consensus de centre gauche», estime M. Dufour.

Depuis 1994, l'ADQ a introduit un certain débat gauche-droite. «C'était un parti différent, qui s'assumait plus à droite, et la droite, c'est le baiser de la mort. Il obligeait les autres partis à dire des choses qu'ils n'auraient pas dites.»

M. Dufour craint que la disparition ou l'affaiblissement de l'ADQ ne ramène ce consensus québécois qu'il qualifie ironiquement de «lisse».

«Ce que je crains, c'est qu'on revienne à la case départ. Il y a un consensus québécois extrêmement bon chic bon genre de centre gauche.»

Le système électoral québécois est également ingrat pour les tiers partis, estime François-Pierre Gingras. «Chaque fois qu'un troisième parti essaie de prendre sa place, de deux choses l'une: ou bien il se casse la gueule, ou bien il déloge un autre parti.» Or, le Parti libéral est perçu comme le gouvernement par défaut depuis 1960 et le Parti québécois, comme celui qui recueille naturellement la ferveur souverainiste quand elle se lève. «Quand on est mécontent des deux, on va vers l'ADQ. Et l'ADQ ne s'est peut-être pas suffisamment démarquée au chapitre des propositions. Ou alors ses propositions étaient perçues comme irréalistes.»

Un autre paradoxe qui aura marqué la carrière politique de Mario Dumont.

 

L'ADQ en quelques dates clés

28 janvier 1991

Publication du rapport Allaire. Après l'échec du lac Meech, le PLQ avait chargé un comité présidé par Jean Allaire de redéfinir une position constitutionnelle. Le rapport sera adopté par le parti quelques mois plus tard puis rejeté à l'automne 1992, après le référendum sur l'accord de Charlottetown.

> Novembre 1992

Jean Allaire et Mario Dumont quittent le PLQ.

> 6 janvier 1994

Fondation de l'ADQ. Jean Allaire est élu chef au mois de mars au congrès de fondation. Mario Dumont lui succédera un mois plus tard. Le parti est crédité de 3% des intentions de vote, selon CROP.

> 12 septembre 1994

Élection d'un premier député adéquiste, le chef et fondateur du parti, Mario Dumont.

> Octobre 1995

L'ADQ se joint au Parti québécois et au Bloc québécois et fait campagne pour le OUI au référendum.

> 15 avril 2002

Seul depuis huit ans à l'Assemblée nationale, Mario Dumont accueille un deuxième député de l'ADQ: François Corriveau, victorieux dans la circonscription de Saguenay à l'occasion d'une élection partielle. Deux mois plus tard, c'est le tremblement de terre politique: l'ADQ rafle trois circonscriptions sur quatre lors d'élections partielles. Dans les mois suivants, le parti va frôler les 40% d'intentions de vote dans les sondages.

> 14 avril 2003

Élections générales qui portent le gouvernement Charest au pouvoir. L'ADQ se contente d'un décevant 18% des voix et recule à quatre députés.

> Automne 2006-hiver 2007

Des exemples d'accommodements qualifiés de «déraisonnables» ulcèrent l'opinion publique. Mario Dumont est le premier politicien à se présenter en défenseur de l'identité québécoise en dénonçant cette situation qui «n'a plus de bon sens», selon lui.

> 26 mars 2007

À la surprise générale, l'ADQ récolte 30,8% des voix et forme, avec 41 députés, l'opposition officielle devant un gouvernement libéral minoritaire. Le PQ est relégué à la troisième place pour la première fois depuis 1970.

> 8 décembre 2008

C'est la débandade à l'ADQ. Le parti retombe à son niveau le plus bas depuis 10 ans avec 16% des voix et ne fait élire que sept députés. Mario Dumont annonce son départ comme chef de la formation. Il confirmera quelques semaines plus tard qu'il quitte également la politique.

Qui pourrait lui succéder?

> Éric Caire

Une des rares vedettes montantes de l'ADQ depuis la surprise de 2007, Éric Caire, député de La Peltrie, est un des premiers candidats pressentis pour remplacer Mario Dumont. Père de trois enfants - et bientôt de quatre -, il affirme réfléchir à cette possibilité.

> Christian Lévesque

Battu le 8 décembre dernier dans sa circonscription de Lévis, l'ex-député adéquiste Christian Lévesque, 38 ans, a confirmé qu'il était en réflexion.

> François Bonnardel

Député de Shefford depuis mars 2007, porte-parole de son parti en matière de Finances, M. Bonnardel a fait connaître son intention de briguer la succession de Mario Dumont. Il a cependant déclaré cette semaine au quotidien régional La Voix de l'Est qu'il pourrait renoncer à la course à cause d'une fracture de la rotule subie lors d'un match de hockey-bottines.

> Ceux qui ont dit non

Marie Grégoire, Maxime Bernier, Stéphane Gendron, Michel Kelly-Gagnon.