Les pêcheurs madelinots sont amèrement déçus. Le rapport du Bureau de la sécurité des transports (BST) sur l'accident qui a coûté la vie à quatre pêcheurs en mars dernier ne formule aucun reproche à la Garde côtière canadienne. Pire: il est d'avis que les bateaux des pêcheurs ne sont pas conçus pour affronter les glaces.

Judith Lachapelle LA PRESSE

Le rapport a été rendu public à Halifax, hier, au grand dam des Madelinots, qui n'ont pu poser leurs questions aux enquêteurs. «Les premiers qui ont besoin de savoir ce qui s'est passé, ce sont les gens des Îles-de-la-Madeleine», a dit à La Presse hier Denis Longuépée, président par intérim de l'Association des chasseurs de loup marin.

D'entrée de jeu, le BST détaille l'accident survenu la nuit du 29 mars 2008 quand le bateau de pêche L'Acadien II, avec six membres d'équipage, a chaviré au large de l'île du Cap-Breton, alors qu'il était remorqué à travers les glaces par le brise-glace Sir William Alexander. Deux pêcheurs ont été secourus par un autre petit bateau de pêche, le Madelinot War Lord. Les corps de trois membres d'équipage ont été récupérés, et celui de la quatrième victime n'a jamais été retrouvé.

Les enquêteurs décrivent comment L'Acadien II, dont le gouvernail était endommagé, a été remorqué selon les pratiques maritimes usuelles. Durant son transport, le bateau de pêche naviguait de part et d'autre du sillage laissé par le brise-glace. À 1h07, L'Acadien II fait une manoeuvre d'embrayage pour éviter un gros bloc de glace. Trop tard: le bateau fait une embardée et monte sur le bloc. Tiré par le câble de remorque, le bateau chavire à tribord et est entraîné dans les eaux.

Après l'accident, les témoins ont été nombreux à blâmer l'équipage du brise-glace qui n'aurait pas surveillé le remorquage. Le rapport de la BST corrige cette perception: alors que L'Acadien II se dirigeait droit sur le bloc de glace, le commandant du Sir William Alexander avait «mis les machines principales en arrière toute» et «donné l'ordre de couper le câble de remorque». «Un appel radio fait par le Madelinot War Lord au NGCC Sir William Alexander a été entendu, mais est resté sans réponse en raison de l'importante charge de travail après l'événement.»

Le BST conclut enfin que l'engagement de l'embrayage, combinée au gouvernail dévié, a provoqué l'embardée.

Procédures inadéquates

Pour Joël Arseneau, maire de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine, le rapport aurait dû se pencher sur la «chaîne de décisions». Le BST recommande à la Garde côtière d'élaborer des procédures pour le remorquage de petits bateaux à travers les glaces.

«On ne peut pas concevoir que la Garde côtière, qui accompagne depuis toujours les chasseurs de phoques, ait pris en charge un bateau qui n'avait plus de gouvernail, et qu'on ne se penche pas sur les pratiques qui ont été utilisées par ces experts en remorquage. Ça me dépasse!»

Pourquoi ces experts, demande M. Arseneau, n'ont pas ordonné aux marins de L'Acadien II de ne pas utiliser l'embrayage, ou de rester dans le sillage du brise-glace? «Quand on a des mesures d'urgence, on ne se fie pas sur les malades pour faire l'évacuation.»

Mais l'état des bateaux des pêcheurs devrait aussi être examiné, selon le BST. «Ces bateaux ne sont ni conçus ni construits pour naviguer dans les glaces», écrit le BST. La coque de L'Acadien II avait été renforcée, mais son gouvernail n'était pas assez protégé.

La mention fait bondir Joël Arseneau. «Il y avait 30 bateaux semblables dans le secteur, et le seul qui a coulé, c'est celui qui était remorqué par la Garde côtière!»