On l'a surnommé le «super-maire», même s'il a eu droit à sa part de critiques à la tête de Toronto depuis 2003. Le politicien David Miller dérange, comme le joueur de hockey robuste qu'il était au collège dérangeait dans les coins, apprend-on dans sa biographie officielle. Son titre de gloire: avoir réussi à libérer partiellement sa ville de la tutelle du gouvernement provincial en 2005. Son «City of Toronto Act» fait baver d'envie le maire de Montréal. Frondeur, ambitieux, le maire Miller est également celui qui a annoncé que Toronto ravirait à Montréal le titre de métropole des festivals d'ici 5 à dix ans. La Presse l'a rencontré lors de son passage en ville en début de semaine.

LA PRESSE CANADIENNE

Q: On vous entend souvent dire que les villes ont changé, que leur rôle a changé, et qu'elles ont donc besoin d'un nouveau mode de financement. Cette affirmation laisse sceptique. Le rôle des villes a vraiment changé? R: Il a beaucoup changé. On parle maintenant de partenariat entre le Canada, les provinces et les villes pour le succès du pays. Ç'a changé pour un certain nombre de raisons...

Par exemple? Qu'est-ce qui a changé concrètement? Il y a des villes depuis des millénaires, elles ont toujours dû avoir certains problèmes typiques des villes...

Oui, bon, les villes sont toujours des villes. Mais à Toronto, par exemple, nous sommes responsables du logement abordable. Nous sommes responsables des garderies, de la sécurité publique, de la santé publique. Nous sommes responsables des jeunes, de leurs activités de loisirs, du transport en commun. Nous sommes responsables du développement économique.

Et ce sont des nouvelles responsabilités qui ont été ajoutées au cours des années?

Certaines, oui. Et pendant que la ville grossit, même des responsabilités que nous avions traditionnellement sont devenues plus importantes. Si le Canada veut réussir comme pays, ce qui se passe dans les villes, les affaires économiques et sociales qui s'y passent, sont essentielles. Ça change la nature des relations entre les villes et le gouvernement fédéral, et ça modifie ce que les villes doivent faire. Je vous donne un exemple concret: Bay Street, à Toronto. C'est le coeur de l'industrie bancaire au Canada. Bay Street fait face à des défis parce que le réseau de transport à Toronto n'est pas moderne. Ca coûte à l'industrie torontoise, et l'industrie bancaire nous dit que ça coûte deux milliards de dollars par année. L'enjeu est national. Nous devons régler les problèmes de transport, en améliorant le transport en commun. Mais il n'y a pas de programme national permanent pour le transport en commun.

Un deuxième exemple: les nouveaux arrivants, les immigrants. Incroyablement importants pour Toronto et Montréal. Les gens ne viennent pas au Canada, en un sens, ils viennent à Toronto, Montréal ou Vancouver. C'est là que presque tous les immigrants vont. Le succès de cette immigration est très important pour le pays. Comment vont-ils réussir? En ayant un emploi, un logement abordable, par leurs enfants qui vont se cultiver grâce aux bibliothèques et aux écoles publiques. Toutes ces choses sont d'une importance nationale mais se passent dans les villes.

Un troisième exemple: l'économie moderne, qui repose sur ce que nous appelons les industries créatives. C'est l'industrie de la création, du savoir: la recherche, les télécommunications, les services financiers, les médias, les films. Toutes ces choses, c'est dans les villes que ça se passe. Si nous voulons que le Canada passe au XXIe siècle, les villes où ces industries poussent doivent réussir. Ça, c'est d'importance nationale.

Toutes ça, ce sont de nouveaux rôles qu'on n'avait pas en 1867, quand le Canada était surtout un pays rural, avec de petites villes.

Parlons d'un autre changement. On en entend parler à Montréal, vous devez évidemment être bien au fait, mais on a l'impression que Toronto, la ville industrieuse, est devenue explosive, avec le phénomène des gangs de rue et de la violence qui semble de plus en plus présente. Qu'en est-il? Que faites-vous en tant que maire pour contrer cette violence?

C'est un autre bon exemple du rôle changeant des villes. La sécurité ne respecte pas les limites des juridictions des villes ou des provinces. À Toronto, nous avons mis sur pied un plan de sécurité, avec un comité aviseur et nous avons une stratégie. D'abord, nous avons mis plus de policiers sur la rue. Ils sont dans les quartiers, ils tissent des liens avec les gens. Un des résultats, c'est que les taux de criminalité descendent partout à Toronto. Dans toutes les catégories.

On n'a pas cette impression, à voir les fusillades qui se succèdent aux nouvelles...

Les taux de criminalité sont en baisse. Et quand un crime se produit, comme une fusillade, contrairement à ce qui se passait il y a cinq ans, les chances sont meilleures d'arrêter le coupable. C'est en partie parce que la police a réussi à tisser des liens, les gens ont tendance à prendre les devants et à témoigner. La deuxième chose que nous faisons, c'est que le crime est associé à la pauvreté. Il est concentré dans des poches de pauvreté. Les crimes avec armes à feu sont associés au trafic de drogue et aux gangs. Alors nous investissons dans les communautés où il y a ces poches de pauvreté. Nous les appelons des «quartiers prioritaires», parce que ce sont des priorités en terme d'investissements . Ces investissements ont pour but de renforcer les communautés, et d'aider les jeunes qui sont plongés dans les gangs à voir qu'il y a d'autres voies. Il faut leur donner de l'espoir et des opportunités.

Vous avez entendu les promesses de M. Harper plus tôt cette semaine, cette proposition de durcir la loi pour les jeunes contrevenants à partir de 14 ans. Que pensez-vous de ce genre de politique?

C'est le genre de proposition qui sonne juste à certains, mais ce n'est pas le genre de choses qui fonctionne. Toutes les études le montrent.

Avez-vous un problème de criminalité de jeunes de 14 ans à Toronto?

Ma fille a 13 ans. Je sais que quand on est aussi jeune, vous n'êtes pas complètement rationnel, vous n'évaluez pas les pleines conséquences de vos actions. C'est pourquoi la justice traite les jeunes différemment. Vous n'êtes pas complètement là, votre responsabilité personnelle est limitée. Ce qui fonctionne, c'est d'aller sur le terrain pour tisser des liens. C'est ce que nous avons fait, et c'est pour ça que le crime diminue. Nous savons qu'investir dans les jeunes, et cibler ceux qui en ont le plus besoin, ça marche. Nous n'en avons pas fait assez et nous travaillons encore là-dessus. Mais nous savons que c'est la bonne voie.

Par ailleurs, tous les pays au monde le démontrent: il faut avoir des lois sur le port d'armes extrêmement strictes. Ça fonctionne partout.

Vous demandez l'abolition complète des armes de poing....

Oui, il ne devrait pas y avoir de possibilité de possession personnelle de ces armes.

Mais n'est-ce pas utopique?

Mais non! Pourquoi serait-ce utopique?

La plupart des crimes sont commis avec des armes illégales, les interdire relève de l'évidence.

Oui mais, d'où proviennent les armes que les criminels utilisent? Elles sont volées, parfois des propriétaires enregistrés les vendent, je ne sais pas. À Toronto, toutes les études des policiers nous disent que du tiers à 40% de ces armes sont d'origine canadienne, d'armes légales qui entrent dans la clandestinité. En interdisant la possession pure et simple, vous coupez cette source d'approvisionnement.

Mais vous n'avez pas de frontière qui entoure Toronto... Comment feriez-vous ça? Vous voulez installer des douanes à l'entrée de la ville?

Ce soit être interdit à la grandeur du Canada. Les libéraux, lors de la dernière élection de Paul Martin, ont appuyé cette politique. L'Angleterre et l'Australie ont des lois très strictes sur les armes de poing, et leurs taux de crimes violents sont beaucoup plus bas, y compris les crimes domestiques. Il ne s'agit pas que des gangs: s'il y a une arme à feu dans une maison, toutes les études montrent que les risques augmentent qu'elle soit utilisée contre une femme, en particulier. Vous êtes plus en danger s'il y a une arme à la maison. (...) Et nous devons également régler le problème des frontières avec les États-Unis.

Mais les armes, pour moi, c'est n'est pas qu'une question pratique: il y a également un aspect moral. Qui sommes-nous en tant que Canadiens? Accordons-nous de la valeur à la sécurité publique, ou privilégions-nous la propriété de ces choses dangereuses? Je crois que comme Canadiens, nous croyons à la justice sociale et à la sécurité publique. Bannir les armes de poings à la grandeur du pays, c'est un puissant message de ce que nous sommes comme pays et comme peuple.

Sur un tout autre sujet. Vous avez déjà affirmé que vous vouliez que Toronto détrône Montréal comme ville par excellence des festivals. Ç'a causé un certain émoi ici... Alors, où en êtes-vous? Êtes-vous en bonne voie de réussir?

Bon, je blaguais un peu quand j'ai dit ça! Nous voyons Montréal comme un rival mais également comme un partenaire. Le festival Juste pour rire, par exemple, c'est fantastique ici, à Montréal. À Toronto, c'est tout petit (NDLR: le festival Just For Laughs en est à sa deuxième édition dans cette ville). Alors nous pouvons avoir un grand festival Juste pour rire à Montréal et un grand festival Just For Laughs à Toronto, avec une prédominance de l'anglais à Toronto et du français à Toronto.

À part Just For Laughs, avez-vous mis sur pied de nouveaux festivals?

Oh oui. Nuit Blanche, c'est un superbe festival qui dure toute la nuit. Ce qui est remarquable là-dedans, c'est que les Torontois se voient comme des fans des Maple Leafs (de la Ligue nationale de hockey). C'est ce que nous sommes. Nuit Blanche a été présentée comme un «manifestation culturelle contemporaine gratuite pour toute une nuit» («a free all-night contemporary art thing»).

Avec un nom français, d'ailleurs. Pourquoi?

Parce que l'idée vient de Paris. Nous avons utilisé leur nom. 500 000 personnes ont participé à la première édition, un demi-million. Et ça prouve que les Torontois ne sont pas que des fans des Maple Leafs, ils apprécient aussi l'art moderne. C'est important, pas seulement pour l'art, mais ça crée cette «vibration» -et Montréal l'a compris depuis longtemps- que Toronto est en train d'attraper. C'est cette «vibration» dans la ville qui en fait un meilleur endroit pour vivre, et en fait une ville où des industries comme celle du logiciel veulent s'installer. Les jeunes travailleurs qui oeuvrent dans ces industries veulent vivre dans des villes «vibrantes». Et on revient à mon premier point: c'est d'une importance nationale parce que ces industries sont importantes pour le Canada.

Une des réussites qu'on vous attribue et dont on a beaucoup parlé, c'est ce «New Deal» que vous avez obtenu avec le gouvernement de l'Ontario en décembre 2005, qui vous ouvre de nouveaux champs de taxation. On y a vu un modèle pour Montréal. Selon les experts, ces nouveaux vous permettraient d'aller chercher moins de 50 millions de dollars supplémentaires, à peine 1% de votre budget. Autant dire une goutte d'eau dans l'océan...

Le «City of Toronto Act», c'est plus que de nouveaux pouvoirs de taxation. La taxe de mutation immobilière va rapporter environ 250 millions, l'immatriculation des véhicules, de 50 à 60 millions.

Donc les évaluations de 50 millions de nouvel argent sont fausses...

Effectivement, ce n'est qu'une partie. L'argent est important, mais nous avons aussi obtenu le pouvoir de faire des choses. Selon la loi ontarienne, et je crois que c'est la même chose au Québec, si vous voulez faire quelque chose de créatif dans une ville, vous devez demander la permission au gouvernement provincial. Les projets créatifs que nous pouvons mettre sur pied, pour combattre les changements climatiques par exemple (nous travaillons fort à ce chapitre), eh bien, avec ces nouveaux pouvoirs, nous pouvons être beaucoup plus innovateurs. Nous pouvons prendre des risques pour satisfaire les besoins des Torontois d'une façon beaucoup plus créative. Nous avons un programme appelé «Renouveau des grands édifices» («Tower Renewal»), nous venons de le lancer, qui permet de mettre à niveau de vieux édifices au chapitre de l'efficacité énergétique. Ça permet en même temps de créer des emplois dans les quartiers pauvres. Un programme très significatif.

Et il a été rendu possible par vos nouveaux pouvoirs?

Nous pouvons mieux le faire grâce à ces nouveaux pouvoirs. Nous n'avons plus à demander la permission du gouvernement provincial. La relation d'avant, c'était celle de parents avec leur enfant. C'est maintenant un partenariat entre égaux. Ils nous ont par exemple permis de signer des accords directement avec le gouvernement fédéral. J'en ai signé un il y a deux semaines pour financer un programme permettant de sortir les jeunes des gangs de rue. C'est une relation mature entre adultes.

Nous avons eu à Montréal une crise l'an dernier à propos du manque de leadership et de vision dont on accusait le maire Gérald Tremblay. Vous êtes passé vous aussi par une tempête de la sorte en juillet 2007. Quelle a été votre réponse à ces accusations?

D'abord, pour moi, le maire Tremblay a une extraordinaire vision de Montréal, du Québec et du Canada. De ma perspective, tous les jours, comme maire, on doit affronter la critique. Je n'y prête pas trop d'attention, je ne suis pas en détail ce qui se dit d'une semaine à l'autre. Je sais ce que je tente de faire.

Diriez-vous que vous êtes un homme de vision et de leadership?

Je fais ce que j'ai à faire, je laisse aux autres le soin de décrire ce que ça signifie. J'essaie d'être un leader fort. C'est le boulot d'un maire, de tracer un sentier bien défini, et le mien est très clair: faire prospérer ma ville, en faire un meilleur lieu pour y vivre où on s'occupe des questions environnementales, et faire en sorte que la prospérité soit répartie entre tous, pour que tout le monde puisse profiter d'opportunités. Nous avons par exemple une stratégie de développement économique. Nous croyons que le gouvernement d'une ville doit être actif, alors nous le sommes: nous coupons les taxes aux entreprises, introduisons des incitatifs fiscaux, réduisons l'impôt foncier. Nous travaillons également à faire connaître notre ville ailleurs dans le monde, c'est notre deuxième principe. Et le troisième, c'est de favoriser une économie de créativité. Le quatrième volet, qui a été développé en partenariat avec les entreprises et les syndicats -c'est eux qui l'ont écrit, pas nous- c'est que la prospérité doit être partagée entre tous. C'est ça, ma stratégie, et je consulte énormément, c'est un des mandats que les Torontois m'ont donné.

Je crois que c'est la même chose à Montréal. Comment faire prospérer une ville? Il faut mettre sur pied un système de transport en commun pour que les gens se déplacent. Comment faire en sorte que tous puissent avoir des opportunités? Il faut construire du logement abordable, qu'il y ait des garderies pour que les gens puissent travailler. Au Québec, c'est différent, vous êtes très chanceux avec votre système nationale de garderies.

Quand les libéraux étaient au gouvernement à Ottawa, nous avons construit 63 nouveaux centres de garderie. Sans des services de garderie de qualité, les familles ne peuvent travailler. Sans logement abordable, les familles ne peuvent vivre en ville. Sans bons programmes économiques de la Ville, les emplois n'y restent pas. C'est ce que j'essaie de faire, et j'ai été très clair à la dernière élection (en 2006) sur ces sujets, alors j'ai un mandat très clair. Et je suis parfois critiqué au conseil municipal, parce que je tente de changer les façons de faire des fonctionnaires municipaux pour appliquer ce mandat. Je crois que c'est ainsi que les choses doivent se passer: les gens s'attendent à ce que leur maire prenne en main les politiques qu'ils demandent et montre un leadership fort. Et c'est ce que je fais.

Comment se sont passées les fusions municipales à Toronto en 1998? Montréal a connu une phase de fusions-défusions plutôt tumultueuse depuis six ans, alors que Toronto semble bien s'en tirer. Est-ce le cas? Comment avez-vous vécu ces fusions?

Ç'a été très difficile à l'époque. J'étais alors conseiller municipal. Ç'a été fait de force, de la mauvaise manière. Il y a avait de l'idéologie derrière ça puisqu'on avait un gouvernement conservateur très très à droite qui a imposé la fusion à une administration municipale de gauche. J'étais élu dans la région de Toronto, même pas à la Ville. Les premières années ont été très difficiles puisqu'en même temps, ils ont coupé les fonds et donné de nouvelles responsabilités. Nous avons eu le pire des deux mondes! Ils auraient dû augmenter le financement. Mais nous sommes passés au travers.

Était-ce une bonne idée en bout de ligne?

Il y a du bon et du mauvais. La force, que j'essaie d'utiliser, de la voix du maire de Toronto est importante sur le plan national. Je parle pour 2,5 millions de personnes. Je suis élu par plus de personnes, et de loin, que n'importe quel politicien canadien -Montréal est le numéro deux. J'ai dix fois plus de votes (directs) que le premier ministre, qui est élu dans une seule circonscription. Ça me donne une autorité morale pour parler au nom de Toronto.

Ça vous a aidé à négocier ce fameux «New Deal»?

Oui, je le crois. Je crois que Toronto a ainsi réussi à obtenir ce nouveau contrat, pas seulement avec l'Ontario, mais avec le Canada. La part de taxe sur l'essence que Paul Martin a octroyée et que Harper a rendue permanente, l'accord sur l'immigration que nos avons signé, les ententes sur le logement et la criminalité, tout ça, c'est parce que la voix du maire était forte grâce aux fusions. Le risque, c'était que les voix locales soient moins entendues. Nous avons dû procéder à quelques ajustement pour nous assurer que la démocratie locale ne serait pas diminuée. Je crois que nous avons trouvé un bon équilibre, et ça fonctionne.

J'aimerais vous proposer un petit jeu. Vous êtes le maire de Montréal, vous voudriez que votre ville redevienne la métropole du Canada, comme elle l'était au milieu de XXe siècle. Par quoi commencez-vous?

Je commence par bâtir un partenariat avec Toronto ! (rires) Parce que je sais que les défis qui m'attendent à Montréal sont les mêmes. Alors nous développons un partenariat fort, et nous en bénéficions tous les deux. C'est une première étape. Montréal est une ville fantastique. Fantastique. Deuxièmement, je me concentre sur les industries de la création, je travaille fort pour attirer les emplois modernes dans ma ville. Troisièmement, je travaille sur les infrastructures de ma ville, je cherche à obtenir la collaboration de Québec et d'Ottawa en particulier pour le transport en commun, parce que ça permet l'intégration sociale et que c'est bon pour l'économie. Et ça crée des emplois manufacturiers de qualité tout autour de Montréal.

Bon, tout ça, les élus de Montréal tentent déjà de le faire...

Oui, je crois que le maire Tremblay est sur la bonne voie.

Mais n'avez-vous une petite solution magique que vous sortiriez?

Il y a une solution magique, mais elle est difficile. Les villes sont tellement étranglées, les provinces ont leur vision, le fédéral a sa vision. Pour que quelque chose se produise, vous devez faire en sorte que votre ville soit alignée avec la province et le fédéral. Nous avons eu ce moment pour une année ou deux en Ontario, quand le premier ministre McGuinty, le premier ministre Martin et le maire Miller se sont entendus. «Les trois M», qu'on nous a appelés. Nous avons provoqué les choses. Ç'a été un moment magique, mais on ne peut dépendre de moment comme ceux-là. La vraie magie, c'est de libérer nos villes, de leur donner plus d'autonomie, de leur donner les sources de revenu dont elles ont besoin, pour qu'elles puissent être créatives et innovatrices. Nous pouvons faire des changements très rapidement dans une ville, mais les provinces et le gouvernement fédéral sont beaucoup plus lents. C'est la nature des institutions, pas les gens qui y sont.

Pourriez-vous retrouver cette magie avec Stéphane Dion ou Stephen Harper?

Je m'intéresse à leurs politiques plus qu'à leur personnalité. M. Harper mérite du crédit: Paul Martin a changé la nature des relations entre Ottawa et les villes, avec l'appui de Jack Layton, les conservateurs s'y étaient alors opposés. Quand il a pris le pouvoir, il a rendu ces gains permanents. Je lui donne le crédit pour cela. Mon problème avec M. Harper, c'est qu'il dit que les villes sont de juridiction provinciale. Oui, c'est ce que la Constitution dit, mais ce n'est pas le Canada moderne. Les immigrants s'installent dans les villes, c'est d'importance nationale. La sécurité publique, c'est d'importance nationale. L'économie moderne au sein des villes, c'est d'importance nationale. Les villes doivent avoir un rôle national.

Ce n'est pas tellement ce que M. Harper a dit quand il formait un gouvernement minoritaire. Son ministre des Finances a déjà dit de façon dédaigneuse qu'il n'était pas dans «la business des nids-de-poule». Hey! On ne parle pas de nids-de-poule ici, on parle du succès du Canada en tant que pays!

Vous sentez-vous comme un gestionnaire de nids-de-poule?

Oh non! Je suis le leader d'une région où un Canadien sur cinq vit. Dans un rayon d'une heure de voiture de Toronto, on retrouve six millions d'habitants. Même chose pour Montréal. Si la région économique de Montréal ne va pas bien, si celle de Toronto ne va pas bien, le Canada ne va pas bien. Je donne le crédit à M. Harper pour avoir rendu la politique de M. Martin permanente, mais ce qu'il dit, je ne crois pas que ce soit la vision que la vaste majorité des Canadiens partagent.

D'un point de vue social, également?

Du point de vue social aussi. Quant à M. Dion, il s'inscrit dans la perspective traditionnelle de M. Martin. Les politiques qu'il a annoncées la semaine dernière sont bonnes. Le risque pour eux, c'est d'arriver à dégager des surplus et pour cela, nous devons arriver à avoir une planification. Au moins, il tente de régler ces questions de violence par les armes à feu -son interdiction des armes semi-automatiques, c'est bon, mais il faut l'étendre (...).

Donc vous seriez prêt à travailler avec n'importe quel de ce chefs?

Eh bien, nous n'avons pas le choix. J'étais partisan, je ne le suis plus. Je compare les politiques. Mon député local est néo-démocrate, son nom est Peggy Nash (NDLR: députée de Parkdale-High Park), c'est la meilleure recrue de ce Parlement, elle est extraordinaire. Elle a abattu un boulot extraordinaire dans ma communauté, je crois que CPAC l'a élue meilleure députée de la Chambre des communes, ce n'est pas seulement moi qui le dis. Elle est fabuleuse.

Vous vous êtes impliqué au sein du NPD dans le passé...

Oui, mais j'ai décidé délibérément de ne plus être partisan: je dois parler au nom de tous les Torontois. Je suis le maire de tout le monde, pas celui d'un parti politique. Mais j'ai travaillé très fort avec Paul Martin et j'ai appuyé le candidat libéral à la dernière élection. Maintenant, j'observe tous les partis. Vous avez vu les Verts? Ils ont dit qu'ils augmenteraient de 1% la TPS pour la réinvestir dans les infrastructures dans les villes. Les libéraux promettent 70 milliards, c'est l'équivalent d'un pour cent de la TPS. Les conservateurs? Le premier ministre a dit que les villes avaient une importance nationale. Le NPD, on l'attend toujours, j'attends leur position. Le Bloc a parlé hier (lundi dernier), M. Duceppe a rencontré M. Tremblay, je ne sais pas tout ce qui s'est dit... Pour moi, tous les partis doivent comprendre qu'on parle de l'intérêt national. Le déficit de 123 milliards dans nos infrastructures est encore plus inquiétant que le déficit gouvernemental. C'est un gouffre permanent. Aux États-Unis, en Europe, en Chine, ils investissent dans leurs villes. C'est avec eux que nous sommes en compétition. Montréal est en compétition avec Berlin, Paris, Beijing, Shanghai. Plus qu'avec Toronto.