Les policiers, des centaines de groupes communautaires et l'Assemblée nationale du Québec l'adorent. Les chasseurs, les conservateurs et une partie de l'électorat rural veulent sa mort depuis 1995.

Karim Benessaieh LA PRESSE

Chose certaine, le débat sur le registre des armes à feu, lui, est plus vivant que jamais.

Il a fallu 2 milliards de dollars pour l'implanter, dénoncent ses détracteurs. Après les premières turbulences, il ne coûte plus que 15 millions par année, répliquent ses partisans. L'enregistrement d'une arme à feu n'a jamais empêché son propriétaire de commettre un crime, rappellent les premiers. De 1995 à 2005, le nombre de morts par balle au Canada est passé de 1125 à 818, rétorquent les seconds.

Les policiers canadiens, eux, affirment le consulter plus de 10 000 fois par jour. Au Service de police de la Ville de Montréal, l'inspecteur Daniel Rousseau le décrit comme «un outil moderne et efficace qui a fait ses preuves».

«Le taux d'homicide des États-Unis est trois fois et demie celui du Canada, dit Serge Ménard, porte-parole du Bloc québécois en matière de justice, qui défend le registre depuis sa création. S'il y a une si grande différence entre le Canada et les États-Unis, c'est que depuis longtemps, depuis 1934, nous avons des contrôles des armes à feu.»

Faux, rétorque-t-on à la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs : aucune étude ne permettrait de lier directement la baisse de la criminalité à l'enregistrement. «Le registre des armes à feu est un objet inutile, coûteux et totalement inefficace, affirme Bernard Pelletier, porte-parole. Ç'a été un gaspillage extraordinaire. Au lieu de l'investir dans l'éducation, on l'a investi dans la prohibition. C'est une approche qui n'a jamais fonctionné.»

Une question de méthodes?

Haut fonctionnaire à Ottawa en 1977, au moment où le gouvernement Trudeau a resserré considérablement l'accès aux armes à feu, le criminologue Irvin Waller s'est penché sur les méthodes de lutte contre la criminalité dans le monde. Il a notamment étudié le succès de la ville de Boston, qui a pratiquement éradiqué dans les années 90 les homicides attribués aux gangs de rue. Sans registre et sans durcir la loi, on a mis sur pied un modèle d'intervention visant notamment le décrochage scolaire et le chômage des jeunes. M. Waller, aujourd'hui professeur à l'Université d'Ottawa, a récemment publié ses découvertes dans son livre Lutter contre la délinquance.

Son verdict est implacable : «Ce qui est clair, c'est que si on avait dépensé les 2 milliards qu'a coûté le registre dans des programmes efficaces, on aurait réussi à diminuer de beaucoup la violence des gangs au Canada. On aurait évité cette tendance à augmenter les dépenses pour emprisonner les délinquants.»

Prise 4 pour les conservateurs

L'objet de ce débat, le registre des armes à feu, est au point mort depuis trois ans. Ce qui était la pierre angulaire du registre, l'enregistrement des armes de chasse et le renouvellement des permis aux cinq ans, fait l'objet d'une amnistie générale depuis 2006. Résultat aujourd'hui : le tiers des permis échus ne sont pas renouvelés, selon les plus récentes statistiques de la GRC. Quant aux armes qui échappent à l'enregistrement, on ignore leur nombre. La GRC a décliné les demandes d'entrevue de La Presse, se contentant d'indiquer que «tout était sur le site internet».

Depuis son élection en janvier 2006, le gouvernement Harper a de plus tenté à trois reprises de faire adopter un projet de loi pour amputer le registre des armes à feu de sa partie principale, les armes de chasse, qui représentent 89 % des objets enregistrés. En vain.

L'abolition de cette partie du registre, rappelle Jean-Pierre Blackburn, ministre du Revenu national et de l'Agriculture, est une promesse électorale reprise par les conservateurs lors des trois dernières élections. «C'est une complication additionnelle, c'est une paperasserie que le commun des mortels, le citoyen hait», affirme le député de Jonquière-Alma.

Pour la première fois, cependant, un projet de loi privé présenté par un député conservateur a pu franchir l'étape de la deuxième lecture, le 4 novembre dernier, grâce à l'appui de 8 députés libéraux et 12 députés du NPD. Le projet de loi C-391 est maintenant à l'étude devant le comité de la sécurité publique et nationale. L'opposition y est majoritaire et pourrait amender considérablement le projet de loi. «Tous les membres de l'opposition sur ce comité sont pour le maintien du registre des armes à feu», précise Serge Ménard.