«Soixante-sept!» Dans le silence monacal des couloirs du parlement, un passant peut se surprendre de la voix haut perchée qui sort du bureau de la députée de La Pinière. Fatima Houda-Pepin venait de décliner une 67e demande d'entrevue depuis le dépôt du projet de loi sur la Charte de la laïcité à l'Assemblée nationale.

Mis à jour le 16 nov. 2013
Denis Lessard LA PRESSE

Au cours des derniers jours à son bureau, Fatima Houda-Pepin faisait un décompte, aussi précis qu'ostentatoire, de sa popularité auprès des médias.

Complexe, le personnage qui se retrouve maintenant sous les feux de la rampe n'a jamais fait l'unanimité, même parmi les siens.

Jeudi soir, lors de la conférence téléphonique de Philippe Couillard, son collègue Jean-Marc Fournier insistait, furieux, pour qu'on l'éjecte du caucus libéral sans autre forme de procès.

C'est Fournier qui, mercredi, avait rabroué sans ménagement la pasionaria de Brossard. Impudemment, elle coupait constamment la parole au chef, durant la réunion houleuse du caucus. Étouffée de rage, elle avait claqué la porte.

Le différend? Un mélange de principes élevés et de rancoeurs moins avouables.

«L'enjeu de notre siècle va être de savoir se tenir debout face à la montée des extrémismes religieux», soutenait-elle l'an dernier, visant à la fois les islamistes et les évangélistes. Peu de députés, à l'Assemblée nationale, peuvent aborder ce sujet avec autant d'autorité.

Rancunes

Mais, en même temps, elle n'avait surtout pas digéré qu'on lui réserve un strapontin au comité de députés libéraux qui se penchera sur l'enjeu de sa vie: la laïcité, les rapports entre la religion et l'État.

C'est Gilles Ouimet, ancien bâtonnier du Québec, qui occupe le siège du conducteur.

Elle ronge son frein depuis que, l'an dernier, ses collègues libéraux, dans un vote humiliant, ont préféré François Ouimet pour la vice-présidence de l'Assemblée nationale. Elle avait été vice-présidente à l'époque de Jean Charest, même «première vice-présidente», aimait-elle à répéter.

Mais la vanité n'explique pas tout. Seule musulmane élue à l'Assemblée nationale, Fatima Houda-Pepin a le mérite de comprendre une réalité complexe qui échappe à la quasi-totalité des Québécois.

«Elle a une vaste culture», observe Maryse Gaudreault, députée de Hull, sa voisine de bureau au parlement.

«Sa façon de faire peut déranger, c'est vrai. Sur la Charte, sur la charia, sur l'intégrisme, elle reste une sommité. Nous, Québécois, ne connaissons pas tous les tenants et aboutissants de ces questions. On a une méconnaissance de ces enjeux», résume Mme Gaudreault.

Tradition intellectuelle

Arrivée du Maroc en 1976 - elle avait 25 ans - Mme Houda-Pepin est viscéralement interpellée par le débat sur le port du voile, symbole de l'asservissement des femmes dans les pays musulmans. Elle avait pris fait et cause sur toutes les tribunes pour lutter contre la charia qui avait pointé son nez hideux en Ontario.

Mais son engagement féministe est plus large: elle a été la locomotive qui a permis qu'on inaugure une statue en hommage aux Québécoises en politique devant l'Assemblée nationale, en décembre 2012.

«Elle vient d'une longue tradition intellectuelle, comprend les rapports du religieux et du social. Elle a une certaine domination intellectuelle et elle devrait comprendre que tout le monde n'est pas à son niveau. Moi, j'ai de bons rapports avec elle», dira, amusé, Henri-François Gautrin, un vétéran du caucus libéral.

«Dans la vie, il faut avoir de la générosité pour la position de chaque personne, et parfois elle en manque», explique-t-il.

«Elle fait ses affaires toute seule, sans coopérer avec personne», disent en choeur ses détracteurs qui, bien sûr, ne veulent pas être identifiés. Surtout, ils ne s'étonnent plus de ses lubies: un jour, elle annonça à ses collègues que la commission culturelle du PLQ était «noyautée par les Frères musulmans» !

«Toute la place»

«Je ne peux pas parler d'elle... elle ne me parle plus depuis des années», résume Paul Leduc, redevenu en 2009 maire de Brossard - le territoire de la circonscription de La Pinière.

«Elle veut prendre toute la place. Quand on se croise dans des événements, c'est comme si on était tous les deux transparents», poursuit-il, ironique.

«Si elle contribue à un organisme, elle exige que sa photo paraisse en première page, qu'elle puisse prendre la parole au micro. Elle connaît ses dossiers, mais prend tellement les gens de haut qu'ils ne veulent plus travailler avec elle», conclut M. Leduc.

Saut en politique

Issue d'une famille «très religieuse et pratiquante», Mme Houda-Pepin est allée à l'école coranique, mais le Maroc comme la Tunisie, pays conservateurs, ne donnaient pas prise à l'intégrisme à l'époque.

«J'ai connu le fondamentalisme en arrivant au Canada», disait-elle en entrevue en 2007. «Quel choc, à mon arrivée au Canada il y a 35 ans, j'y ai découvert des cercles d'endoctrinement où les femmes sont voilées entre elles, à l'intérieur de leurs propres maisons», disait-elle.

Elle fit le saut en politique avec Daniel Johnson, qui peinait à attirer des candidats-vedettes en 1994. L'année précédente, la directrice du Centre maghrébin avait failli se joindre aux libéraux de Jean Chrétien, mais ils ne lui avaient pas proposé une circonscription à son goût.

Amertume et sympathie

Pendant des années, la députée de La Pinière a présidé le comité «Montérégie» du PLQ. Mais le groupe ne se réunissait jamais, ses membres Jean-Marc Fournier, Pierre Moreau et Pierre Paradis trouvaient toujours mieux à faire que de se placer sous sa férule.

Au parlement, ses collègues éprouvent un mélange d'amertume et de sympathie à son endroit.

Elle est devenue veuve il y a quelques années et ils se souviennent de l'attention sans partage que lui portait son mari, un agronome à la retraite.

Il la véhiculait partout à travers le Québec, dans une grosse Chevrolet Caprice noire, une simili-limousine pour la ministre qu'elle n'est jamais devenue.