Qu'ont en commun Serge Ménard, Thomas Mulcair et Vincent Auclair quand ils voient Gilles Vaillancourt dans son bureau de maire à Laval?

Denis Lessard (analyse) LA PRESSE

Ils se font offrir de l'argent dans une enveloppe blanche? Oui, mais encore?

Ce qu'ils ont surtout en commun, c'est qu'ils sont tous, à ce moment-là, «candidats» aux élections. M. Mulcair est venu compléter le puzzle hier en précisant publiquement que c'est en 1994 - avant qu'il soit élu député, diront des proches - qu'il a eu sa rencontre avec le maire de Laval. En proposant son enveloppe, Gilles Vaillancourt ne tentait pas de corrompre un «détenteur de charge publique», mais un simple aspirant politicien.

Du point de vue légal, la nuance est capitale. Le Code criminel sanctionne ceux qui corrompent, ou même tentent de corrompre un élu ou un fonctionnaire. Le geste de Vaillancourt relève des lois électorales administrées par le DGE, un univers totalement différent où, de surcroît, la simple «tentative» de corruption ne figure pas dans la liste des contraventions.

Le roi de l'île Jésus

Libéraux comme péquistes, les gouvernements du Québec ont toujours eu des relations particulières avec Laval et son maire. Déjà à la fin des années 1970, le péquiste Guy Tardif, un ancien policier, était entré en collision frontale avec Lucien Paiement, un des prédécesseurs de Gilles Vaillancourt. Sous Robert Bourassa, on savait bien que les relations entre Vaillancourt et Lise Bacon étaient très difficiles et on envoyait Marc-Yvan Côté discuter avec le roi de l'île Jésus. Il avait d'ailleurs arraché aux élections générales de 1989 un engagement libéral totalement improvisé, le prolongement du métro.

Ne pouvant s'entendre avec Mme Bacon, qui s'en méfiait, le maire Vaillancourt avait fait des pieds et des mains pour faire nommer un autre ministre à Laval. Son choix? Guy Bélanger, alors député de Laval-des-Rapides, se rappelle Lise Bacon, qui a rencontré les agents de Marteau il y a plusieurs mois.

Bélanger quittera vite la politique, accusé puis trouvé coupable d'avoir fraudé pour 58 000$ l'Assemblée nationale. «C'est vrai que les relations entre M. Bourassa et M. Vaillancourt étaient, disons, ténues. Ils ne se rencontraient pas. Il y avait aussi beaucoup de pressions pour nommer M. Bélanger ministre. D'où ça venait? Je ne le sais pas», résume aujourd'hui Mario Bertrand, alors chef de cabinet de M. Bourassa.

Quand les libéraux reviennent au pouvoir en 2003, le «senior» de la région de Laval s'appelle Thomas Mulcair, déjà vétéran au PLQ. La ministre responsable de la région sera Michèle Courchesne, qui avait siégé comme conseillère municipale pour le PRO, le parti de Gilles Vaillancourt. Gilles Cloutier, récemment témoin-vedette de la commission Charbonneau, avait été son organisateur.

Une source libérale de la région confiera que ce n'est pas Mme Courchesne qui devait être candidate dans Fabre, mais bien Jean-Jacques Beldié, plus près du maire Vaillancourt. Élu au PRO, M. Beldié était président de la STL et lié, par alliance, à la famille Mergl.

Le silence des agneaux

Près de 20 ans après les faits, une question se pose : pourquoi Serge Ménard et Thomas Mulcair, avocats jusqu'au bout des ongles, n'ont-ils pas sonné l'alarme en sortant du bureau du maire Vaillancourt? Devant la caméra de Radio-Canada, en 2010, M. Ménard était clairement sur la défensive et ne faisait que répondre aux questions, sans plus de détails. M. Ménard, criminaliste réputé, ex-bâtonnier, néophyte en politique, n'en avait soufflé mot à personne dans l'entourage de Jacques Parizeau.

Sept ans après la proposition du maire Vaillancourt, M. Ménard, responsable de la Sécurité publique dans le gouvernement Bouchard et homme de principe, est encore resté muet quand Québec a nommé Gilles Vaillancourt président d'Infrastructure Québec, un organisme auquel on accordait 175 millions pour la construction d'infrastructures municipales. Une belle occasion perdue de réduire l'influence de M. Vaillancourt.

Quant à Mulcair,il s'est vu proposer une enveloppe avant d'être élu, en 1994. Avocat rigoureux, il n'a pas alerté qui que ce soit, bien que certains laissent entendre qu'il en avait parlé à ses patrons politiques. C'est lui qui avait braqué les projecteurs sur Vaillancourt dans une entrevue à L'actualité. Expliquant son départ du ministère de l'Environnement, il avait évoqué le dézonage des milieux humides à Laval. Pour sa part, Jean Charest ne voulait pas se colleter avec Gilles Vaillancourt, il en «avait trop besoin pour les élections».

Mulcair avait d'abord nié

Ironiquement, Mulcair avait nié catégoriquement que Vaillancourt lui avait offert de l'argent quand Ménard s'était retrouvé sur la place publique. «Je suis un peu préoccupé quand j'entends quelqu'un qui est devenu ministre de la Justice et procureur général dire que même lui ne pensait pas qu'il pouvait faire quelque chose avec ça, a-t-il toutefois souligné. Ça me préoccupe au niveau de nos institutions», avait-il soutenu.

On comprend deux ans plus tard que lui aussi n'avait pas desserré les lèvres quand il était au Conseil des ministres. Les libéraux avaient nommé Gilles Vaillancourt au conseil d'administration d'Hydro-Québec, le plus gros «donneur d'ouvrage» au Québec.

Vincent Auclair n'avait pas davantage parlé, mais peut-être pour d'autres raisons. Le jeune député de Vimont avait lui aussi d'abord soutenu qu'il n'avait pas accepté l'enveloppe «blanche» que lui avait tendue M. Vaillancourt. «C'est tout simplement une question de principe. C'était inacceptable pour moi d'avoir, de recevoir quoi que ce soit. Mon épouse, elle m'a toujours dit: «Tu rentres en politique, je n'irai pas te porter des oranges en prison» «, avait-il lancé en conférence de presse.