Des nominations de juges sous influence? Quelle horreur! L'ancien ministre québécois de la Justice Marc Bellemare a provoqué une véritable tempête au cours des derniers jours en déclarant que des juges auraient été nommés à la suite de pressions exercées par des solliciteurs de fonds du Parti libéral. Doit-on s'en surprendre? Et quelle place, peu importe le poste convoité, fait-on à la compétence dans les processus de sélection de candidats? Quatre points de vue.

André Duchesne LA PRESSE

À toute nomination, on peut coller une étiquette.

Elle peut être politique, partisane, politiquement correcte, honorifique, géographique (pensons aux gouverneurs généraux du Canada qui représentent à tour de rôle chaque région du pays), opportuniste ou désintéressée.

Il y a des nominations de gratitude, comme lorsqu'un député quitte son siège pour faire élire son chef et obtient en échange un poste dans la fonction publique.

Il y en a même d'autres faites pour mettre sur la touche ou éloigner de la controverse un politicien ou un cadre. On se garde de vous donner les exemples qui nous viennent à l'esprit...

Mais que ce soit pour un juge, un haut fonctionnaire ou un dirigeant dans le privé, quelle place fait-on à la compétence dans les nominations? La première place, répondent à l'unisson quatre personnes de milieux différents à qui nous avons posé la question.

GUY COULOMBE, ex-mandarin de l'État

Guy Coulombe a été l'homme de confiance de bien des politiciens au fil des ans. Les mandats qu'on lui a confiés, telles la présidence d'Hydro-Québec et la direction générale de la Sûreté du Québec, en témoignent.

Selon lui, il est possible que certaines nominations soient intéressées. «Que des jeux d'influence se fassent à un certain niveau, c'est bien évident, dit-il en parlant de façon très large. Le Québec, c'est petit. Tout le monde connaît un peu tout le monde et on porte des jugements.»

Il croit cependant dur comme fer que la compétence et l'expérience demeurent les critères sur lesquels la très grande majorité des choix sont basés. «Il y en a beaucoup qui ont fait une carrière sans être rattachés à un parti politique. Ils ont été nommés parce que reconnus. Habituellement, il y a de la réflexion derrière un choix. Les coups de tête sont très rares.»

Ces choix peuvent aussi s'appuyer sur la consultation. «Tous les ministères ont leur clientèle, dit-il, des gens, des associations avec qui ils font affaire. Alors on s'informe. On demande de gauche à droite: «Que pensez-vous de telle ou telle personne?»«

Lui-même a souvent été consulté avant qu'une personne soit nommée à un poste.

PIERRE TRUDEL, professeur de droit, Université de Montréal

«La plupart du temps, tous ceux qui sont considérés ont les compétences requises, dit M. Trudel, qui a récemment présidé le comité de consultation pour la nomination du recteur de l'Université de Montréal. Rares sont les situations contraires!»

À partir de ce constat, d'autres caractéristiques entrent en ligne de compte. «Ça peut être la crédibilité, l'appui et la confiance qu'on a à l'égard de la personne, dit M. Trudel. Je ne suis pas sûr que c'est le cas dans le processus de nomination des juges, car une fois nommés, ils sont indépendants.»

À son avis, la vision, les priorités, les forces qu'un candidat possède en fonction du poste à combler sont aussi à considérer.

Il peut y avoir des préférences politiques derrière certaines nominations, mais tout dépend de la façon dont les choses sont ficelées, ajoute-t-il. «Il est possible que quelqu'un choisisse une personne qui a des vues semblables ou compatibles avec les siennes. Ce n'est pas inconcevable. Là où ça devient problématique, c'est quand il n'y a pas de transparence. Et là, ça peut donner lieu à des suppositions qui sont pires que la réalité.»

Il faut donc privilégier le processus ouvert. «Un déficit de légitimité pour quelqu'un qui exerce des fonctions publiques peut devenir un handicap extrêmement lourd.»

PIERRE H. DELISLE, chasseur de têtes

Chasseur de têtes depuis 1981, Pierre H. Delisle en connaît un bout sur les nominations dans le domaine de l'entreprise privée. Pour lui, la compétence est un critère de première importance, auquel s'ajoutent d'autres valeurs.

«La majorité des promotions sont faites à l'interne, rappelle-t-il. Le ou la gestionnaire aime s'entourer de gens qu'il connaît et avec lesquels il ou elle est à l'aise.» Dans le cas contraire, on passe aux références, on fait appel à un recruteur ou on affiche le poste.

«Lorsque j'interviens, je dois avoir un bon portrait de l'entreprise et de l'équipe avec qui la personne recrutée va travailler, les défis qui l'attendent, etc. De là, j'aborde des gens, poursuit M. Delisle. Je fais une entrevue au téléphone, puis en personne. Bien sûr, je sélectionne des gens selon les critères qu'on me donne, mais aussi, je suis un gars intuitif. Je me demande comment mon client se sentirait avec cette personne-là. Je cherche des qualités tangibles et intangibles.»

M. Delisle croit beaucoup aux références. «Lorsqu'on a déterminé une liste de deux ou trois personnes, je passe aux références, dit-il. Moi, je crois énormément en celles-ci lorsqu'elles sont bien faites. On confirme ou infirme des impressions qu'on a en entrevue.»

CLAUDE MORIN, ancien ministre péquiste

Lorsqu'il était ministre des Affaires intergouvernementales dans le gouvernement de René Lévesque, Claude Morin a eu à nommer quelques délégués généraux du Québec à des postes partout dans le monde. Pour lui, peu importe les allégeances politiques, le profil du candidat idéal recoupait deux exigences de premier plan: qu'il soit d'accord avec la politique du gouvernement québécois au sujet de ce pays et qu'il possède une connaissance de l'environnement et de la culture où il était appelé à être plongé.

«Je voulais m'assurer que le délégué connaisse le pays dans lequel il allait, connaisse la politique du gouvernement, qu'il soit, au fond, informé et compétent, dit-il. Par exemple, si nous voulions mettre l'accent sur un type de développement économique dans tel pays, il fallait que le candidat soit d'accord avec ça.»

Et M. Morin assure que jamais l'allégeance politique n'est entrée en ligne de compte. «Je n'ai jamais nommé quelqu'un parce qu'il était péquiste, dit-il. Mais je n'ai jamais non plus nommé quelqu'un parce qu'il ne l'était pas. Il y a des gens qui étaient péquistes, d'autres, je n'en ai aucune idée. Le grand critère était la compétence à faire le travail.»