Crise Ottawa-Riyad: quand les alliés se font discrets

L'Ambassade de l'Arabie Saoudite à Ottawa.... (Photo Justin Tang, La Presse Canadienne)

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L'Ambassade de l'Arabie Saoudite à Ottawa.

Photo Justin Tang, La Presse Canadienne

(OTTAWA) L'ampleur de la crise diplomatique qui a éclaté entre le Canada et l'Arabie saoudite, après la publication d'un gazouillis en arabe du ministère canadien des Affaires étrangères réclamant la « libération immédiate » des militants des droits de l'homme emprisonnés dans le royaume, en a surpris plusieurs. Même le premier ministre Justin Trudeau et la cheffe de la diplomatie canadienne, la ministre Chrystia Freeland, semblaient stupéfaits cette semaine en prenant la mesure de la colère des autorités saoudiennes.

Expulsion de l'ambassadeur du Canada à Riyad, rappel de l'ambassadeur de l'Arabie saoudite, gel des relations commerciales entre les deux pays, suspension des vols directs vers Toronto, retour exigé de quelque 7000 étudiants saoudiens inscrits dans les universités canadiennes et transfert des patients saoudiens hors du Canada : la liste des mesures de rétorsion imposées par l'Arabie saoudite est longue. Le Royaume s'est toutefois abstenu de mettre fin aux livraisons de pétrole, qui avoisinent les 120 000 barils par jour. Le ministre de l'Énergie saoudien, Khalid al-Falih, a affirmé jeudi qu'il faut faire une distinction entre la politique étrangère et la vente de pétrole.

Mais ce qui a aussi surpris les autorités canadiennes, c'est de voir qu'aucun des alliés traditionnels du Canada - les États-Unis, la Grande-Bretagne ou encore les autres pays de l'Union européenne - n'a jugé opportun d'accorder son appui au Canada, du moins publiquement.

Les États-Unis se sont montrés bien timides, se contentant de dire qu'on avait demandé au gouvernement saoudien « des informations supplémentaires sur la détention de plusieurs militants », tout en souhaitant « le respect des libertés internationalement reconnues et des libertés individuelles ».

« Les deux parties doivent résoudre cela par la voie diplomatique. Nous ne pouvons pas le faire à leur place », a aussi affirmé une porte-parole du département d'État américain, Heather Nauert.

Cette réponse de l'administration Trump a soulevé l'ire d'élus américains au cours des dernières heures, notamment du sénateur Bernie Sanders, ancien candidat à l'investiture démocrate.

« Ce que le gouvernement des États-Unis aurait dû faire, c'est de se joindre au Canada en disant à l'Arabie saoudite que cela n'est pas acceptable de voir un pays qui a obtenu beaucoup d'armements des États-Unis emprisonner des militants des droits de la personne de la sorte. »

- Le sénateur démocrate Bernie Sanders, au National Post

« Nous avons un président qui, encore une fois, semble plus à l'aise avec des gouvernements autoritaires qu'avec des démocraties. C'est une triste affaire », a ajouté M. Sanders.

Depuis son arrivée au pouvoir, le président Donald Trump s'est en effet montré plus conciliant envers des régimes autoritaires tels que la Russie ou la Corée du Nord que les alliés de longue date des États-Unis comme le Canada. Donald Trump a d'ailleurs fait son tout premier voyage à l'étranger, en tant que président, en Arabie saoudite, en mai 2017. Il a foulé le sol canadien pour la première fois de sa présidence en juin seulement, à Charlevoix, à l'occasion du G7, et il a quitté la rencontre avant la fin du sommet en qualifiant Justin Trudeau de « faible » et de « malhonnête » en raison des positions du Canada sur les négociations visant à moderniser l'ALENA.

Certains observateurs avancent même que Donald Trump aurait donné son appui tacite à la cinglante riposte du régime saoudien afin de punir le gouvernement Trudeau parce qu'il tient tête à Washington dans les négociations sur le libre-échange.

L'ancien haut commissaire de la Grande-Bretagne au Canada Anthony Cary est tout aussi outré de voir les alliés traditionnels du Canada s'abstenir de prendre position. « Je dois vous avouer que je suis très déçu par tout cela. Il y avait un temps où le Canada aurait pu être en droit de s'attendre à recevoir l'appui des États-Unis et du Royaume-Uni », a dit jeudi soir M. Cary, dans une entrevue accordée à CBC depuis sa résidence de Londres.

NOUVELLE DONNE ?

Selon lui, le peu de solidarité affichée par les alliés du Canada face à l'Arabie saoudite pourrait malheureusement être la nouvelle donne sur la scène internationale en raison de la montée du populisme aux États-Unis et dans certains pays européens.

L'absence d'appui a mené la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, à chercher discrètement des conseils et des appuis auprès d'autres alliés, notamment l'Allemagne et la Suède, pour tenter de trouver une solution à la crise. Ces deux pays ont également été dans la ligne de mire de l'Arabie saoudite au cours des dernières années après avoir critiqué son bilan en matière de respect des droits de la personne.

Selon Thomas Juneau, professeur à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa et expert du Proche-Orient, il ne faut pas se surprendre de voir l'administration Trump agir de la sorte. « Donald Trump a adopté une approche très chaleureuse à l'endroit de l'Arabie saoudite, ce qui a mené les États-Unis à dire publiquement : "On ne s'en mêle pas." Mais dans les coulisses, les États-Unis seraient tranquillement en train de dire à l'Arabie saoudite de se calmer un peu. Du côté des Européens, ils connaissent très bien l'Arabie saoudite et ils savent qu'avec ce pays, il faut être prudent quant aux gestes publics », a affirmé M. Juneau à La Presse.

Il a aussi rappelé que le Canada s'était montré tout aussi discret quand l'Allemagne et la Suède avaient subi les foudres de Riyad dans le passé.

« Est-ce que le Canada avait déchiré sa chemise pour défendre les Allemands et les Suédois à l'époque ? Pas du tout. C'est dans l'intérêt de personne de jouer un rôle visible et public pour critiquer l'Arabie saoudite. Si le Canada a agi comme cela à ce moment-là, c'était uniquement par pragmatisme, voire par égoïsme », a-t-il dit.

Comment cette crise diplomatique va-t-elle se régler ? Difficile à dire, selon M. Juneau, compte tenu du fait que l'Arabie saoudite, sous la houlette du prince héritier Mohammed ben Salmane, est plus imprévisible que jamais depuis trois ans.

Ancienne diplomate canadienne qui a occupé des postes à Washington, au Sénégal et au Chili, la députée néo-démocrate de Laurier-Sainte-Marie, Hélène Laverdière, se dit tout aussi troublée par le refus des alliés du Canada de monter au créneau pour défendre les droits de la personne.

« L'Arabie saoudite veut lancer un message à un peu tout le monde en disant : "Ne venez pas jouer dans nos plates-bandes." On sait que c'est un régime qui ne souffre pas beaucoup la contradiction. C'est décevant de voir la réaction de nos alliés. En même temps, c'est sûr que l'Arabie saoudite est un joueur géostratégique important. Tout le monde marche un peu sur des oeufs. Mais quand il est question des droits de la personne, on ne peut pas être tout seul dans notre coin. Sans se mêler de la dispute, j'aurais aimé voir au moins certains pays réitérer leurs préoccupations face aux abus des droits de la personne en Arabie saoudite », a soutenu Mme Laverdière à La Presse.

Dans cette crise diplomatique, la députée du Nouveau Parti démocratique ne peut s'empêcher de souligner « l'hypocrisie » du gouvernement Trudeau qui, d'un côté, défend les droits de la personne en Arabie saoudite, et, d'un autre, maintient le contrat de vente de centaines de véhicules blindés canadiens au Royaume.




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