(Québec) Surprise ! Ou pas. À quelques mois des élections, le thème de l’immigration – qui suscite invariablement les passions – revient au cœur des débats. Si les partis ne s’entendent pas sur le seuil annuel d’immigrants que le Québec doit accueillir, un consensus émerge : il faut favoriser leur établissement en région. Plus facile à dire qu’à faire ? La Presse fait le point.

Publié le 16 mai
Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

La CAQ change de cap

Au soulagement des groupes économiques, qui réclament plus d’immigrants face à la pénurie de main-d’œuvre, la Coalition avenir Québec (CAQ) ne recycle pas son slogan de 2018, où elle disait qu’il fallait « en prendre moins, mais en prendre soin ». En route vers les élections du 3 octobre, le ministre de l’Immigration, Jean Boulet, met désormais le cap sur leur régionalisation. Mais les défis pour y parvenir, tout comme les besoins sur le terrain, sont colossaux.

Pour la CAQ, il s’agit d’un changement de ton. À son arrivée au pouvoir, il y a bientôt quatre ans, le gouvernement Legault avait baissé le seuil d’immigration, malgré les besoins du marché de l’emploi, à environ 40 000 personnes. Ce nombre a par la suite progressivement augmenté pour revenir en 2022 à ce qu’il était sous le précédent gouvernement, soit près de 50 000.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Jean Boulet, ministre de l’Immigration du Québec

L’immigration est une des solutions pour assurer la vitalité du français et répondre à notre besoin de main-d’œuvre. Pour que l’intégration soit réussie, ça passe par les régions et le français. Ces deux éléments sont totalement indissociables.

Jean Boulet, ministre de l’Immigration du Québec

L’enjeu de l’immigration sera débattu lors du congrès national de la CAQ, à Drummondville, à la fin du mois de mai.

Cette orientation, remise au premier plan par le gouvernement Legault, est également une orientation de longue date du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. Selon les plus récentes données disponibles, incluses dans le dernier rapport de gestion du Ministère, 23 % des personnes immigrantes admises au Québec en 2020-2021 se destinaient lors de leur arrivée hors des régions administratives de Laval, de la Montérégie et de Montréal.

Or, l’atteinte de ce résultat, qui dépasse légèrement la cible fixée, cache une réalité beaucoup plus difficile sur le terrain, affirme Eva Lopez, directrice générale de l’organisme Intégration communautaire des immigrants (ICI), à Thetford Mines. « On est en train de l’échapper. Si on ne fait pas les choses de la bonne manière, on va perdre une main-d’œuvre qui a coûté très cher à recruter », prévient-elle.

Les gens ne sont pas juste des machines à faire rouler l’économie. Ce sont des humains qui viennent ici, qui ont un deuil énorme à faire, parce qu’ils se séparent de leur famille et qu’ils déménagent à des milliers de kilomètres de distance.

Eva Lopez, directrice générale de l’organisme Intégration communautaire des immigrants (ICI), à Thetford Mines

Le difficile recrutement

Pour Mme Lopez, les enjeux pour intégrer les immigrants dans les régions commencent dès leur recrutement à l’étranger, où les entreprises sollicitent désormais elles-mêmes des travailleurs. Le ministère de l’Immigration du Québec accorde même plus de points à ceux qui postulent au Programme régulier des travailleurs qualifiés (soit les immigrants économiques, que le Québec sélectionne en vertu de l’Accord Québec-Canada de 1991) et qui présentent une offre d’emploi valide hors de la Communauté métropolitaine de Montréal.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Les travailleurs étrangers temporaires sont très présents dans le secteur agricole du Québec.

Une nouvelle voie d’accès, historiquement utilisée pour le secteur agricole, a également pris de l’ampleur dans d’autres secteurs d’emploi. Selon les chiffres colligés par Québec, le nombre de titulaires de permis au Programme des travailleurs étrangers temporaires a explosé depuis quelques années, passant de 12 205 en 2016 à 30 480 en 2021. Ces immigrants, qui n’ont pas la résidence permanente, viennent ici avec un visa de courte à moyenne durée.

Mais que ce soit pour les immigrants permanents ou les travailleurs temporaires, la directrice de l’organisme ICI estime qu’on leur explique mal la réalité régionale du Québec, avec son transport collectif interurbain déficient et les centaines de kilomètres qui séparent parfois les communautés. Et quand on leur parle de « villes », alors que des municipalités ont à peine 25 000 habitants (l’équivalent d’un quartier dans les grandes villes où on les recrute), le ressortissant étranger est interloqué à son arrivée.

Les contrats que signent les travailleurs ne sont d’ailleurs pas toujours traduits dans leur langue, déplore également Eva Lopez. « Les gens signent avec un enthousiasme incroyable, mais quand ils arrivent ici, c’est le choc. […] On leur a dit qu’ils vont gagner 20 $ l’heure, sans leur expliquer les déductions à la source. Finalement, c’est plutôt 17 $ l’heure », ce qui pose problème quand le budget n’a pas été élaboré en conséquence.

Un autre défi majeur s’ajoute à la liste : l’accès souvent difficile aux services. La pénurie de places dans les garderies, les classes d’accueil en francisation qui sont parfois inexistantes pour les enfants dans les écoles et la difficulté à se trouver un logement abordable sont des variables concrètes qui limitent encore à ce jour ce que certains appellent la « capacité d’accueil » du Québec en matière d’immigration.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Nancy Labbé, directrice générale de la Chambre de commerce et d’industrie Nouvelle-Beauce, accueille un groupe d’immigrants venus de Montréal, lors d’une activité de recrutement, à Scott, dans la MRC de La Nouvelle-Beauce, en juin 2018.

Donner l’heure juste

Jacques Demers, qui cumule les fonctions de maire de Sainte-Catherine-de-Hatley, de préfet de la MRC de Memphrémagog et de président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), reconnaît que les régions n’ont pas « un très beau bulletin » en rétention des immigrants à long terme. Les leaders des régions souhaitent y remédier.

Il ne faut pas se leurrer. Quand on parle aux immigrants, il faut leur donner l’heure juste. Et l’heure des régions ne doit pas venir de Québec ou de Montréal, mais vraiment de nos territoires qui offrent des milieux de vie très différents.

Jacques Demers, maire de Sainte-Catherine-de-Hatley, préfet de la MRC de Memphrémagog et président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM)

En plus des employeurs et du ministère de l’Immigration, trois regroupements font des démarches à l’étranger pour attirer des travailleurs qualifiés. M. Demers plaide pour que des représentants des régions accompagnent les délégations de Montréal international, de Québec international et de la Société de développement économique de Drummondville dans leurs prochaines missions.

Le président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Charles Milliard, plaide aussi pour que Québec accélère les chantiers en cours afin de compléter le réseau des garderies et d’augmenter l’offre en logement partout sur le territoire. La « capacité d’accueil » doit être améliorée, dit-il, mais elle doit surtout être mesurée avec des données fiables et objectives.

« La régionalisation de l’immigration, ça devrait être la nouvelle obsession du gouvernement et un sujet incontournable de la prochaine campagne électorale », plaide M. Milliard.

Mais alors que les politiciens débattent déjà du seuil à établir quant au nombre d’immigrants que le Québec peut accueillir, M. Milliard lance un avertissement : « Méfiez-vous des gens qui pensent qu’ils ont le chiffre magique. »

La guerre des chiffres

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre François Legault estime que le Québec doit accueillir annuellement 50 000 immigrants.

François Legault l’a répété comme un mantra : 50 000. C’est le seuil d’immigrants que son gouvernement promet d’accueillir au cours des prochaines années s’il est reporté au pouvoir. Un chiffre qui fait déjà l’objet de vifs débats, alors que la pénurie de main-d’œuvre frappe de plein fouet l’économie du Québec.

Véronique Proulx, présidente-directrice générale du regroupement d’entreprises industrielles Manufacturiers et exportateurs du Québec, rappelle au premier ministre que le nombre de postes vacants atteint désormais 31 000 dans le secteur. En 2019, il y en avait 19 000.

« C’est notre indicateur le plus clair que ce qui est en place ne fonctionne pas. […] Recruter au Québec, c’est comme pêcher dans un lac vide. Ça ne marche pas », constate-t-elle.

Les groupes économiques fourbissent leurs armes pour participer pleinement au débat public, qui se répète à chaque campagne électorale, sur le nombre d’immigrants que le Québec peut accueillir. Le secteur industriel en réclame 90 000 par année. D’autres un peu moins, comme le Parti libéral, qui estime qu’on peut en admettre au moins 70 000, soit le nombre d’immigrants que la province accueillera en 2022 en fonction de sa cible annuelle et du rattrapage réalisé en raison du retard causé par la pandémie.

Un débat payant

Mireille Paquet, qui dirige la Chaire de recherche de l’Université Concordia sur les politiques d’immigration, n’est pas surprise du retour en force de la guerre des seuils à quelques mois des élections.

L’immigration est de plus en plus politisée à l’échelle globale. Les partis font le choix d’en parler pendant les élections pour gagner des points auprès de l’électorat. […] [Et pour la CAQ], il y a eu un diagnostic post-campagne en 2018 sur le fait que ça leur a servi.

Mireille Paquet, titulaire de la Chairede recherche de l’Université Concordia sur les politiques d’immigration

En matière de régionalisation, ce défi n’est pas typiquement québécois, rappelle-t-elle, puisqu’il se vit partout ailleurs au Canada. Pour convaincre les nouveaux arrivants de quitter Montréal pour les régions, « on connaît très bien la recette » : offrir des emplois qui répondent à leurs compétences, offrir des services (comme l’accès aux garderies) et des infrastructures sportives et sociales dans les collectivités situées à l’extérieur des centres urbains, mais aussi sensibiliser les populations locales aux enjeux propres à l’immigration.

« Ultimement, ce qui arrive, c’est que les immigrants sont des gens libres. Et ce n’est pas tout le monde qui a envie d’habiter en contexte [rural] », rappelle Mme Paquet.

Protéger le français

Pour le ministre de l’Immigration Jean Boulet, régionaliser l’immigration est aussi un facteur pour ralentir le déclin du français. Le gouvernement, qui voudrait rapatrier tous les pouvoirs d’Ottawa en la matière (une porte rapidement fermée par le gouvernement fédéral), promet d’augmenter le nombre d’immigrants qui parlent déjà le français à l’arrivée ou qui proviennent de pays francotropes, c’est-à-dire ayant des affinités culturelles avec le français et qui sont plus enclins à adopter le français comme langue seconde. Ce virage est nécessaire, plaide M. Boulet, dans le contexte où plus de 80 % de la croissance démographique du Québec provient de l’immigration, citant les plus récentes données de Statistique Canada.

Si François Legault se dit intraitable ces jours-ci sur le seuil annuel de 50 000 immigrants que le Québec doit accueillir, le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, prédit plutôt que le gouvernement augmentera ce nombre. Et la régionalisation des nouveaux arrivants, si elle est couronnée de succès, permettra au gouvernement de le faire.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain

Plus on va réussir la régionalisation, plus on aura un fort consensus sur l’importance de l’immigration, si on arrive à bien intégrer les nouveaux arrivants. […] C’est un élément d’une stratégie où on va pouvoir en accueillir plus, parce qu’ils vont partout sur le territoire et qu’ils s’intègrent bien.

Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain

D’ici là, à entendre les échanges partisans au Salon bleu, le débat politique sera vigoureux. Les libéraux veulent aussi mieux régionaliser l’immigration et augmenter le seuil d’accueil. Québec solidaire croit aussi qu’il faut en accueillir plus, mais voudrait dépolitiser le chiffre. Le député solidaire Andrés Fontecilla accuse le gouvernement d’augmenter « de façon détournée » l’immigration en privilégiant le Programme des travailleurs temporaires, qui ont moins accès facilement à la résidence permanente.

Le Parti québécois demande de son côté que 50 % des immigrants accueillis au Québec s’installent dans les régions et que la connaissance du français soit exigée de tous les immigrants économiques. Le Parti conservateur d’Éric Duhaime estime quant à lui que l’immigration n’est « pas une solution efficace à long terme pour contrer la pénurie de main-d’œuvre » et que le gouvernement doit sélectionner les immigrants sur la base de leur « compatibilité civilisationnelle ».

Rappelons que depuis le 1er janvier 2020, en réponse à une promesse électorale de la CAQ, tous les postulants à un programme d’immigration permanente au Québec doivent fournir une « attestation d’apprentissage des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises exprimées par la Charte des droits et libertés de la personne en appui à [leur] demande de sélection ».