(Ottawa) Le Canada continue d’étudier l’option d’expédier des armes en Ukraine, mais il veut éviter de donner un « prétexte » à la Russie pour sonner la charge ou envenimer une situation déjà « extrêmement préoccupante », a détaillé Justin Trudeau, mercredi.

Mis à jour le 19 janvier
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

La décision d’envoyer ou pas de l’équipement militaire – une requête explicite de Kiev à laquelle a accédé le Royaume-Uni – ne doit pas être prise à la légère, a plaidé le premier ministre canadien en conférence de presse à Ottawa.

Car cela pourrait provoquer Vladimir Poutine, a-t-il laissé entendre. « L’une des choses que l’on a vues, c’est que la Russie cherche des prétextes, des raisons, pour continuer et même intensifier son agression contre l’Ukraine », a-t-il soutenu lorsqu’on lui a demandé pour quelle raison la décision du Canada tardait.

« Une nouvelle incursion russe en Ukraine serait inacceptable », a tranché Justin Trudeau, faisant valoir que d’une part, les efforts diplomatiques se poursuivaient pour tenter de dissuader le Kremlin et que, d’autre part, le Canada continuait de prêter main-forte à Kiev avec ses soldats en mission de formation sur le terrain.

Et si Moscou envahissait le pays, qu’adviendrait-il de ces 200 militaires canadiens déployés sur le sol ukrainien ? La mission, qui doit prendre fin en mars, n’a pas encore été renouvelée. À ce sujet non plus, le premier ministre n’a pas voulu ouvrir son jeu.

« Nous allons prendre les décisions selon la situation, selon les actions qui pourraient être prises par la Russie ou d’autres. Nous avons des plans de contingence pour toutes sortes de différentes options, mais je ne vais pas aller dans le détail de plans opérationnels », a-t-il affirmé.

Parce que « oui, nous craignons un conflit armé en Ukraine », a reconnu Justin Trudeau, qui se dit « extrêmement préoccupé par le positionnement du gouvernement russe, par ce qu’ils sont en train de dire, et l’envoi de soldats à la frontière avec l’Ukraine ».

À Washington, on l’est tout autant.

« Nous sommes à un stade où la Russie peut lancer à tout moment une attaque en Ukraine », a lâché mardi la porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki. Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a été dépêché en Ukraine, mercredi, et il doit rencontrer vendredi à Genève son vis-à-vis russe, Sergueï Lavrov.

Il pourrait avoir à clarifier auprès des Européens les propos du président Joe Biden. Ce dernier a soutenu lors d’une rare conférence de presse, mercredi soir, qu’une « incursion mineure » de Moscou pourrait diviser les pays de l’OTAN quant à la nature, ou l’ampleur, d’une riposte.

Une déclaration qui a fait bondir, et que la porte-parole Psaki s’est empressée de rectifier. « Si des forces militaires russes franchissent la frontière de l’Ukraine, cela constituera une nouvelle invasion qui attirera une réponse rapide, sévère et unie des États-Unis et de nos alliés », a-t-elle insisté par voie de communiqué.

La Russie nie toute velléité belliqueuse, se disant menacée par le renforcement de l’OTAN dans la région où elle voudrait retrouver son influence. N’empêche, elle a déployé plus de 100 000 soldats près de l’Ukraine, et des manœuvres ont été récemment détectées en Biélorussie, où Vladimir Poutine a une influence.

Le Canada en fait-il assez ?

Dans le camp conservateur, on exhorte le gouvernement libéral à en faire davantage pour appuyer Kiev.

Le chef Erin O’Toole a demandé jeudi dernier « de prolonger et d’élargir l’opération Unifier, de rétablir l’imagerie RadarSat, d’appliquer les sanctions Magnitsky aux responsables de l’agression russe en Ukraine et de donner à l’Ukraine des armes de défense létales ».

Aux yeux de Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), le Canada va « déjà quand même assez loin dans son soutien à l’Ukraine pour un pays de sa taille », surtout qu’il n’a ni les mêmes intérêts ni le même poids que Washington, Paris ou Berlin.

Il comprend la prudence du gouvernement Trudeau, d’abord parce que « personne ne va prendre de décision avant de voir ce que les Américains font », et ensuite, puisque « dans une situation comme celle-là, où on en est encore à l’étape de la diplomatie, tous les pays doivent marcher sur la corde raide ».

Le président russe, Vladimir Poutine, tente évidemment d’arracher des gains par cette joute diplomatique. Son approche est fort différente de celle préconisée pour l’invasion illégale de la Crimée, qui s’était jouée à la vitesse de l’éclair, en 2014.

« C’est très différent comme façon de faire. Je ne pourrais pas dire s’ils veulent vraiment envahir l’Ukraine. Il est certain que cette stratégie de déploiement en force leur permet de négocier », dit Emmanuelle Rousseau, doctorante au CERIUM et spécialiste des relations russo-européennes.

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a conclu mardi son périple en Ukraine, où elle a rencontré le premier ministre ukrainien, Denys Shmyhal, et la vice-première ministre, Olga Stefanishyna. Prochaine destination : Bruxelles, où le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, doit la recevoir.

Avec l’Agence France-Presse

1,3 million : C’est le nombre de Canadiens qui sont d’origine ukrainienne, sur une population d’environ 38 millions.

12 500 : C’est le nombre de membres des Forces de sécurité de l’Ukraine qui ont été formés par des soldats canadiens depuis le lancement de la mission Unifier, en septembre 2015.