Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, mène des consultations sur l’avenir des services de garde éducatifs à l’enfance. Il déposera à l’automne un livre blanc et un projet de loi, promettant « la plus importante réforme depuis la création du réseau ». Dans ce contexte, des familles se mobilisent pour que les garderies intègrent encore plus les enfants à besoins particuliers. Ils craignent que Québec mise plutôt sur la création de groupes spécialisés.

Publié le 4 juill. 2021
Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

(Québec) Olive a 4 ans. Chaque jour, à son CPE, elle danse, elle fait des activités artistiques et elle socialise avec les autres enfants du quartier. Une vie normale pour une fille de son âge, mais qui n’est pas accessible à tous les enfants comme elle.

La petite a commencé à présenter des retards physiques à l’âge d’un an et demi. Son diagnostic est tombé peu de temps après, vers 2 ans, alors que ses parents cherchaient une place en garderie, après un déménagement à Montréal.

« Olive a une condition génétique très rare qui fait qu’elle a moins de tonus et qu’elle a des mouvements involontaires. C’est difficile pour elle de rester en équilibre et de marcher. À certains moments, juste d’être assise sans soutien peut être [un défi] », explique sa mère, Isabeau Lalonde.

Comme tous les parents, elle s’est inscrite à la Place 0-5, le guichet unique d’accès au réseau de services de garde éducatifs à l’enfance au Québec. La liste d’attente pour obtenir une place en garderie est de 51 000 enfants, selon le plus récent bilan. Mais quand le téléphone a sonné et qu’elle a expliqué les besoins particuliers de sa fille, on lui a souvent répondu que son intégration n’était pas possible.

Faute de place, faute de personnel, faute de moyens.

Trouver des solutions

Aider les familles comme celle d’Isabeau Lalonde est la mission que se donne l’organisme J’me fais une place en garderie. Sa coordinatrice, Christine Duquette, et l’intervenante Isabelle Charbonneau y travaillent depuis la création de l’organisme, en 1994.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

La coordinatrice de l’organisme J’me fais une place en garderie, Christine Duquette, et l'intervenante Isabelle Charbonneau

« On aide les parents à défricher leur parcours du combattant pour trouver une place en service de garde, explique Mme Duquette. La clé, c’est qu’à la minute où on nous dit oui, on travaille en équipe avec le parent, le centre de réadaptation, les éducatrices et le personnel de la petite enfance. »

Quand l’organisme a reçu le cahier de consultation du ministère de la Famille, en marge des consultations sur l’avenir du réseau, J’me fais une place en garderie s’est rapidement mobilisé. Le Ministère posait deux questions, qui leur font craindre un retour en arrière en matière d’inclusion :

« Pour mieux répondre à des besoins particuliers d’enfants, devrait-on envisager des modalités qui permettraient de former des groupes distincts au sein même des [services de garde] ? »

En ce qui concerne les enfants dont l’intégration demande des adaptations déraisonnables pour être réalisées en [service de garde], devrait-on envisager la possibilité de soutenir l’ouverture de [services de garde] spécialisés, dont les services seraient adaptés aux besoins de ces enfants ?

Extrait du cahier de consultation préparé par le ministère de la Famille

Christine Duquette et Isabelle Charbonneau sont réticentes à un tel scénario. « Ça fait 25 ans qu’on est là, qu’on bâtit l’inclusion avec les services de garde éducatifs à l’enfance, avec les familles, avec le réseau de la santé. On est témoin quotidiennement d’histoires tellement positives », affirme Mme Duquette.

À Montréal, quand un service de garde accepte un enfant ayant des difficultés motrices dont la famille est épaulée par J’me fais une place en garderie, une intervenante se rend dans les installations pour aider l’équipe à adapter le milieu.

Mais pour y arriver, ou plutôt afin de poursuivre ces succès d’intégration, l’organisme estime qu’il faut s’attaquer à la pénurie de main-d’œuvre. Alors que des garderies sont confrontées à des ruptures de services, Christine Duquette remarque que les équipes sont épuisées.

« Je me demande comment on va faire, est-ce que les portes vont rester ouvertes ? C’est excessivement préoccupant, parce que le personnel a les compétences pour accueillir nos enfants à besoins particuliers », affirme-t-elle.

Non à une « ségrégation »

Isabeau Lalonde insiste : grâce aux efforts fournis par le CPE, sa fille est capable de participer au quotidien d’une vie en service de garde.

« Olive participe à toutes les activités artistiques. Elle adore danser, elle adore les jeux d’eau dans la cour. Tout ce qui est le contenu et le but de la garderie, elle adore. Mais il faut trouver des moyens [pour y parvenir] », explique-t-elle.

« Elle a des amis qu’elle adore. C’est magique de les voir ensemble. Il y a une petite danse qui se fait dans la cour avec sa marchette. Les enfants savent comment éviter les roues et courir autour d’elle, je n’avais jamais vu ça ! », se réjouit-elle.

Pour la maman, et selon les thérapeutes qui suivent le développement de l’enfant, cette inclusion permet à Olive de faire des progrès inespérés.

Sa meilleure thérapie est d’être avec les autres. Elle n’a jamais fait d’aussi gros progrès que lorsqu’elle essaie de suivre les amis, dans un contexte avec d’autres enfants qui ont des capacités au-delà des siennes. C’est énorme.

Isabeau Lalonde, maman d’Olive

« On n’est pas dans une société où on isole les gens qui sont différents, où on les met dans des institutions ou des quartiers différents. Ce n’est donc pas la chose à faire pour des enfants. Combien de parents nous ont dit à quel point ils adorent que leur enfant soit l’ami d’Olive. Ils voient une différence », ajoute-t-elle.

« Un enfant avec des besoins particuliers, c’est avant tout un enfant. Cette période du 0-5 ans et la mission que poursuivent les services de garde, c’est ce que vient de décrire Isabeau. Sa fille peut jouer, peut socialiser, elle est stimulée par ses pairs. Ce qu’on est en train de faire, c’est de travailler à une société inclusive dès la petite enfance », précise Christine Duquette, qui souhaite que ce message soit entendu à Québec.