(Québec) Après des mois d’attente, c’est ce jeudi que le gouvernement Legault déposera son plan très attendu – et qu’il promet « costaud » – pour améliorer la protection du français au Québec. Des mesures pour que « cesse le déclin » de la langue française, promet Simon Jolin-Barrette, qui doit convaincre les Québécois que l’heure n’est plus aux « mesurettes ».

Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

Encore récemment, à l’étude des crédits budgétaires du volet de la protection de la langue française, le ministre caquiste a martelé qu’on était « à un point de rupture dans la région métropolitaine de Montréal ».

Au Québec, vous avez le droit de vivre en français. Ça signifie que vous avez le droit de travailler en français. C’est non négociable. Durant des années, on a laissé un déclin du français arriver. Il faut cesser ce déclin, se ressaisir. Avec ce projet de loi, c’est ce qu’on va faire.

Simon Jolin-Barrette, ministre de la Justice

François Legault a déjà annoncé que son gouvernement allait recourir à la disposition de dérogation – comme il l’a fait pour la Loi de la laïcité de l’État – afin de protéger certains pans de sa réforme linguistique. Il a aussi affirmé qu’il renforcerait la présence du français dans l’affichage public. Selon nos informations, Québec ne reviendra toutefois pas à une politique stricte d’affichage unilingue en français.

De nombreuses informations circulent sur la place publique, et déjà, ce qui s’est ébruité ne serait que « la pointe de l’iceberg », dit-on au gouvernement. Un ministère du Français pourrait ainsi être créé. Des mesures de contingentement seraient appliquées dans les cégeps anglophones, plutôt que d’y imposer la loi 101.

L’exemplarité de l’État sera aussi au menu, alors que Simon Jolin-Barrette a annoncé, la semaine dernière, que Québec communiquerait à l’avenir « uniquement en français » dans ses communications écrites « avec les personnes morales établies au Québec et avec les autres gouvernements ». La délicate question des municipalités bilingues sera aussi abordée. Mercredi, l’Association des municipalités de banlieue (AMB), qui représente 13 des 15 municipalités bilingues de l’île de Montréal, a plaidé pour que leur statut soit maintenu.

Un écho au rapport Samson

Un poste de commissaire à la langue française relevant de l’Assemblée nationale serait aussi créé – comme l’avait suggéré la députée caquiste Claire Samson dans un rapport déposé dès 2016. Selon la députée d’Iberville, Québec doit donner un coup de barre.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Claire Samson, députée caquiste d’Iberville

L’autre jour, je suis allée au DIX30. Je me pensais en Floride dans un shopping center. Les vendeurs sont parfois unilingues anglophones. On n’est plus dans le “Bonjour-Hi”, c’est “Good morning”.

Claire Samson, députée caquiste d’Iberville

Si elle a été écartée des discussions depuis le dépôt de son rapport – « J’ai parlé à Simon Jolin-Barrette pas longtemps après sa nomination, 15 minutes au coin d’une table », dit-elle –, Claire Samson s’attend à ce que le gouvernement fasse plus d’efforts pour combattre l’analphabétisme au Québec.

« Le gouvernement a un actif qui s’appelle Télé-Québec. Servez-vous-en pour faire des cours d’alphabétisation le samedi après-midi. Les gens n’auront pas besoin de se rendre avec un sac brun sur la tête dans un sous-sol d’église pour apprendre le français. Ils le feront de la maison », plaide celle qui a longtemps travaillé dans le secteur de la télévision.

Finies les « mesurettes »

L’ex-syndicaliste Gérald Larose, qui a présidé au tournant des années 2000 la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, plaide qu’on « ne peut plus se contenter de mesurettes ».

« La loi 101 à l’époque a été un électrochoc. Tout le monde a compris au Québec – les anglophones en premier, puisque beaucoup sont partis – que ça se passerait dorénavant en français », rappelle-t-il.

« Il faut [pour l’avenir] des éléments structurants pour inverser la courbe. […] On ne s’en sortira pas sinon. Il faut des mesures qui non seulement vont marquer les esprits, mais qui vont aussi changer les rapports dans la société », affirme-t-il.

Mais changer une tendance n’est pas une mince tâche, prévient le démographe Marc Termote. Pour mesurer la santé du français au Québec, l’expert prévient qu’il faut mesurer la langue parlée à la maison. C’est ainsi que l’on prévoit l’avenir d’une langue au sein de la population, puisque « c’est la langue que les générations suivantes parleront », explique-t-il.

« Mais la Charte de la langue française ne peut pas, par définition, toucher à la langue parlée à la maison. Le dilemme est là, affirme M. Termote. Les politiciens ont tendance à surestimer l’impact de leurs mesures. […] Ce n’est pas si facile que ça, changer une tendance. »

Le français en déclin

Selon le Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, publié au printemps 2019 par l’Office québécois de la langue française (OQLF), « le poids des personnes ayant le français comme seule langue parlée le plus souvent à la maison a […] diminué entre 2011 (80 %) et 2016 (79 %) », tout comme le « poids des personnes déclarant avoir le français comme seule langue maternelle », de 78 % en 2011 à 77 % en 2016.

Je ne vois pas ce que [le gouvernement] peut faire pour changer et renverser la tendance. Il peut – et c’est la moindre des choses – essayer de freiner le déclin. C’est mieux que rien, mais ça ne retardera que d’une décennie ou deux.

Marc Termote, démographe

Selon Marc Termote, « si on additionne des mesures, ça va peut-être avoir un impact. Sauf que cet impact, et c’est le drame pour les francophones, ne pourra jamais compenser l’énorme déficit en matière de naissances du groupe francophone ».