(Québec) Après 14 ans à la tête de la Ville de Québec, le maire Régis Labeaume a annoncé mercredi son intention de mettre un terme à sa carrière en politique, « sport extrême » qu’il aura pratiqué le plus souvent avec succès, et presque toujours avec ses tripes.

Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

Régis Labeaume ne se représentera pas pour un cinquième mandat en novembre prochain. Il en a fait l’annonce dans une conférence de presse qui a laissé plusieurs questions en suspens, notamment quant à un éventuel successeur.

« Je suis rendu à 65 ans, je suis rassasié de politique, j’ai le goût de me reposer et on verra après. Pour être bien clair, je n’ai aucun projet de carrière », a lancé le maire de Québec.

Il n’est pas question pour lui d’aller faire de la politique au provincial ou au fédéral. « La politique est finie, c’est fini », a-t-il assuré. « Mon temps est fait et j’aspire à une autre vie », a continué M. Labeaume, dont le projet sera de « dormir, prendre du bon temps, lire ».

L’homme rêvait, lors de sa première élection en 2007, de rester 10 ans maire de Québec. Mais il a décidé de solliciter un ultime mandat en 2017 pour faire aboutir son projet de réseau structurant de transports en commun, le fameux tramway de 3,3 milliards de dollars.

Pendant les quatre dernières années, il a donc gardé le secret. Il laissait planer le suspense sur son avenir en politique. Puis, l’entente signée avec le gouvernement de François Legault sur le tramway et son 65anniversaire dimanche l’ont convaincu que le temps était venu d’annoncer ses intentions.

« Je ne pouvais pas, avec les scores que j’avais, lâcher et ne pas réussir ce projet-là dont on parle depuis des décennies à Québec, a-t-il dit. Je n’aurais pas été fier de moi. J’avais une obligation de tout faire pour que ça marche. »

La fierté retrouvée

Le maire n’a pas voulu dresser le bilan de ses 14 années à la mairie. Il a dit laisser aux observateurs le soin de le faire. « J’ai le sentiment que je quitterai une maison en ordre. »

Il croit que les célébrations du 400anniversaire de la ville en 2008 et la multiplication des grands évènements comme le Festival d’été de Québec ont permis de redynamiser la capitale.

« En 2007, on n’était pas tous fiers de notre ville, a dit Régis Labeaume. Moi, je n’étais pas si fier que ça de ma ville. On vivait des moments moroses […] Combien de gens m’ont dit que c’était plate, Québec, qu’ils ne savaient pas quoi faire la fin de semaine ? »

On est une ville moyenne, parlant français, plutôt monoculturelle et ça, ça donne une certaine mentalité. On est toujours le petit frère de la grande ville. À l’époque, on avait de petits complexes qui nous fatiguaient. Mais c’est terminé, ça.

Régis Labeaume, maire de Québec

Puis il y a eu l’amphithéâtre inauguré en 2015. « Les Nordiques, j’ai zéro contrôle là-dessus », a-t-il laissé tomber en réponse à la question d’une journaliste.

Plus récemment, il a obtenu après bien des soubresauts cette entente avec Québec et Ottawa pour le financement du tramway. Il doit être inauguré en 2027.

Les succès du maire sont aussi nombreux dans l’urne. Il a remporté quatre élections successives, avec des résultats souvent sans appel (79,9 % des voix en 2009).

Les principales critiques au fil des ans ont concerné le style cassant de Régis Labeaume. Lui-même s’en dit conscient.

La politique, c’est dur, c’est tough. Ça n’excuse pas tout ce que j’ai fait. Je ne peux pas être d’accord avec tout ce que j’ai fait. Mais il faut jouer dur dans ce milieu-là.

Régis Labeaume, maire de Québec

Le maire a d’ailleurs profité de la conférence de presse de mercredi pour dire à la journaliste du Devoir Isabelle Porter, qu’il avait malmenée il y a plusieurs années, qu’il était « désolé ».

Ses moments les plus éprouvants à la tête de la ville auront été, selon lui, ceux qui ont suivi la tuerie de janvier 2017 à la Grande Mosquée de Québec, puis le massacre au sabre survenu dans les rues du Vieux-Québec à l’Halloween 2020.

Quel successeur ?

La question est maintenant de savoir qui succédera à ce maire qui semblait indétrônable. Y aura-t-il une suite pour l’Équipe Labeaume, parti sous la bannière duquel siègent 14 des 21 conseillers municipaux ? Le maire sortant va-t-il désigner un dauphin ?

« Vous verrez », s’est contenté de répondre Régis Labeaume, manifestement encore capable de faire un peu de politique pour les six derniers mois de son mandat.

Plusieurs candidats se sont déjà lancés dans la course à la mairie, dont Jean-François Gosselin de Québec 21, Jean Rousseau de Démocratie Québec, Bruno Marchand de Québec Forte et Fière et Jackie Smith de Transition Québec.

Mais peu importe qui lui succède, Régis Labeaume a répété qu’il entendait tourner la page de la politique définitivement. Son dernier mandat a été éprouvant. Il a perdu son père. Lui-même a été atteint d’un cancer. Ces évènements l’ont conforté dans sa décision.

« Un proverbe géorgien dit que le temps ne compte pas pour ceux qui l’ignorent. C’est ce que j’ai fait toute ma vie, ignorer le temps, et je n’en ai aucun regret », a philosophé le maire.

« Mais pour celui qui me reste, je veux reprendre le contrôle, le savourer. Rendu où j’en suis, on ne sait plus combien il nous en reste, du temps. »

Des politiciens réagissent

Régis Labeaume, en quelques dates marquantes

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Régis Labeaume, en décembre 2007, lors de sa première élection à la mairie de Québec

2007 : Ancien attaché politique d’un ministre péquiste qui a longtemps œuvré dans le secteur minier, Régis Labeaume se lance dans la course à la mairie à la suite de la mort d’Andrée Boucher. Le candidat indépendant axe sa campagne sur les grands évènements, le développement économique et la nécessité d’attirer des immigrants à Québec. Il l’emporte avec 59 % des voix.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Régis Labeaume et l’ex-maire de Montréal Gérald Tremblay lors des fêtes du 400anniversaire de Québec, en juillet 2008

2008 : Le nouveau maire reprend l’organisation des fêtes du 400anniversaire de Québec. Elles seront couronnées de succès et attireront notamment un flot de touristes important provenant de la province, du pays et de l’étranger. Peu après, il redonnera un second souffle au Festival d’été, devenu un évènement d’envergure internationale qui attire les plus grands noms de la musique.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le Centre Vidéotron, en 2017

2009 : Juste avant les élections de 2009, Régis Labeaume promet de construire un nouvel amphithéâtre et de convaincre les gouvernements de le financer en partie. Il est élu avec 79,7 % des voix. Il réussit en 2011 à obtenir 200 millions du gouvernement libéral de Jean Charest pour son projet d’amphithéâtre, qui va de l’avant. Il sera finalement inauguré en septembre 2015.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

2013 : Au début de novembre, M. Labeaume est réélu pour un troisième mandat, avec un large appui de 74 % de la population de la capitale. Il avait fait des conditions de travail des employés municipaux le principal enjeu et le cœur de sa campagne électorale. En 2017, il sera réélu pour un quatrième mandat, cette fois avec 55,3 % des voix.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Manifestation de propriétaires de chiens pitbulls devant l’hôtel de ville de Québec, en 2016

2016 : Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook, le maire Labeaume annonce que les chiens de type pitbull seront dorénavant interdits à Québec. La nouvelle crée une grande controverse qui culmine par une manifestation de propriétaires de chiens devant l’hôtel de ville. En juillet, Régis Labeaume revient finalement sur sa décision et renvoie la balle au gouvernement libéral de l’époque, celui de Philippe Couillard.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Régis Labeaume, lors de la cérémonie rendant hommage aux victimes de la tuerie à la Grande Mosquée de Québec, en février 2017

2017 : Dans les jours qui suivent la tuerie à la Grande Mosquée de Québec – où six personnes sont mortes et plusieurs autres ont été blessées –, Régis Labeaume condamne un « geste crapuleux » et affirme qu’« aucun humain ne devrait payer de sa vie sa race, son orientation sexuelle ou ses croyances religieuses ». À l’intention des membres de la communauté musulmane, il ajoute : « Je veux leur dire que nous les aimons. » Le maire participera activement aux cérémonies de commémoration de la tragédie dans les années qui suivent.

IMAGE FOURNIE PAR LA VILLE DE QUÉBEC

Maquette du tramway de Québec, projet phare du maire Régis Labeaume

2018 : Le maire lance finalement en grande pompe son projet de tramway sur 23 kilomètres qui coûtera 3,3 milliards, près de 10 ans après l’avoir d’abord proposé et après l’avoir revu plusieurs fois, notamment en 2015 avec une solution de rechange, celle du Service rapide par bus (SRB). Prévu pour être opérationnel en 2026, le réseau doit désengorger les rues de la capitale, augmenter le nombre d’usagers des transports en commun de 29 % et retirer 12 600 voitures du réseau routier de Québec chaque jour, affirme alors M. Labeaume.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Le Grand Marché de Québec, en juin 2019

2019 : La Ville de Québec annonce à la mi-mars que Régis Labeaume est atteint d’un cancer de la prostate. Alors âgé de 62 ans, l’élu affirme qu’il entend « alléger graduellement son emploi du temps » pour se remettre sur pied. Il reviendra sur la scène politique deux mois plus tard, de manière progressive. « Ce cancer n’a rien fait pour me faire changer d’idée », a d’ailleurs reconnu le principal intéressé mercredi, lors de l’annonce de son retrait de la vie politique. En juin de cette année, il inaugure notamment le nouveau Grand Marché de Québec, qui signe du même coup la mort annoncée du marché du Vieux-Port.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Régis Labeaume, lors du rassemblement organisé par les proches et amis de Suzanne Clermont, une des victimes de la tuerie du Vieux-Québec, en novembre 2020

2020 : Une nouvelle attaque survient, trois ans après celle de la Grande Mosquée, dans le Vieux-Québec, le soir de l’Halloween. Deux résidants sont assassinés en pleine rue par un homme armé d’un sabre. Le maire dit avoir l’impression de « rejouer dans un vieux film ». Les deux attaques auront été parmi les pires moments de sa carrière, a-t-il reconnu mercredi en conférence de presse.

Henri Ouellette-Vézina, La Presse