Visée par des allégations de harcèlement psychologique et après de nombreux départs et congédiements à son cabinet, Marie-Eve Proulx démissionne de son poste de ministre déléguée au Développement économique régional à la suite d’une rencontre avec le premier ministre François Legault.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

« Disons que c’[est] d’un commun accord » que la décision a été prise, a affirmé M. Legault lors d’une conférence de presse, mardi. Il s’est défendu d’avoir tardé à agir alors que les allégations circulent depuis des mois.

« On a eu des informations l’année dernière à l’effet qu’il y avait un climat de travail qui était difficile au bureau de Mme Proulx. On l’a rencontrée, on lui a donné des services, elle a eu droit aux services entre autres d’un coach, et malheureusement, on se rend compte que la situation ne s’est pas suffisamment améliorée. […] Je suis obligé d’arriver à la conclusion qu’elle ne peut pas rester ministre », a-t-il affirmé.

Marie-Eve Proulx demeure députée de Côte-du-Sud et reste au sein du caucus de la Coalition avenir Québec. Si elle a « du travail à faire pour améliorer la gestion du personnel », « on me dit que la situation est quand même relativement bonne à son bureau de comté », a répondu François Legault lorsqu’on lui a demandé pourquoi elle restait dans ses rangs. Il s’est engagé à « suivre de près la situation ».

Il redistribuera les responsabilités ministérielles qu’avait Mme Proulx « de façon temporaire » très bientôt. « Il n’est pas impossible que l’on pose des gestes dans les prochains mois pour revenir dans la zone paritaire » hommes-femmes au sein du Conseil des ministres, parité qui est perdue avec la démission de Mme Proulx, a-t-il souligné. Il y aurait donc remaniement ministériel d’ici quelques mois.

« J’ai mes torts, mais je n’ai pas tous les torts », a écrit Marie-Eve Proulx dans un message publié sur Facebook. Elle se décrit comme une personne « exigeante », « d’abord envers elle-même ». Elle dit quitter le Conseil des ministres parce qu’elle était devenue « une distraction pour le gouvernement ». « J’ai été très affectée par les allégations des derniers jours me concernant et faisant référence à mon comportement qui aurait blessé certains des membres de mon équipe. Si c’est le cas, je m’en excuse », ajoute-t-elle.

Au moins une dizaine de personnes de son cabinet sont parties ou ont été congédiées depuis le début de son mandat. Vendredi, c’était au tour d’une attachée de presse de quitter le navire.

Lundi, lors d’une conférence de presse sur la relance des entreprises d’économie sociale, Mme Proulx avait refusé de s’expliquer sur les nombreux départs à son cabinet et les allégations la concernant. « C’est une question qui relève de la régie interne », s’était-elle contentée de répondre. La conférence de presse virtuelle avait pris fin abruptement alors que La Presse lui posait des questions sur le sujet.

Un ex-employé du bureau de circonscription de Côte-du-Sud a déposé deux plaintes contre Marie-Eve Proulx au Tribunal administratif du travail pour harcèlement psychologique et congédiement pour cause de maladie ou d’accident. La ministre n’a pas eu à comparaître devant le tribunal : une entente est intervenue entre les parties récemment.

Sa démission est survenue alors que le cabinet du premier ministre venait d’être informé de nouvelles allégations. Selon le chroniqueur Bernard Drainville, du 98,5 FM, une ancienne employée de Mme Proulx, à l’époque où celle-ci travaillait dans le réseau de l’Université du Québec, a écrit à M. Legault pour dénoncer la tolérance du gouvernement envers celle qui, selon ses dires, l’a harcelée psychologiquement. Elle laissait entendre que des victimes pourraient faire une sortie publique.

En février, le premier ministre avait retiré des responsabilités à Marie-Eve Proulx. Le mandat des PME avait été confié à une nouvelle ministre déléguée, Lucie Lecours, tandis que la responsabilité de la Gaspésie avait été attribuée à Jonatan Julien, titulaire des Ressources naturelles. M. Legault avait alors expliqué que Mme Proulx avait besoin de « renfort ».

Marie-Eve Proulx est une disciple de longue date de François Legault. En 2011, elle était l’une des 12 signataires du manifeste du groupe de réflexion de M. Legault qui allait plus tard devenir un parti politique, la Coalition avenir Québec (CAQ). Elle était alors mairesse de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud.

Mme Proulx est toutefois devenue membre du Parti québécois en 2014 et l’a été jusqu’en 2017 – juste avant de se porter candidate pour la CAQ.

Il n’en demeure pas moins que les liens entre François Legault et Marie-Ève Proulx remontent à loin. Au début des années 2000, quand il était ministre du gouvernement péquiste, M. Legault l’avait nommée au Conseil permanent de la jeunesse – en même temps que Youri Chassin et Sylvain Lévesque, eux aussi députés de la CAQ aujourd’hui. Ces jeunes étaient proches de Force jeunesse, groupe présidé à l’époque par Martin Koskinen, actuellement chef de cabinet de M. Legault.

Pour la cheffe libérale Dominique Anglade, François Legault a pris trop de temps à sévir alors qu’il y avait « accumulation de plaintes » contre Marie-Eve Proulx. « Je me surprends beaucoup du silence de François Legault sur la question du harcèlement psychologique », a-t-elle lâché. « On ne peut pas avoir des gens qui font du harcèlement psychologique qui siègent autour de la table du Conseil des ministres. »

Pour la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, « il faut que le premier ministre dise ce qu’il savait et pourquoi il n’a pas agi » plus tôt.

De son côté, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, accuse le premier ministre d’avoir « voulu étouffer la gravité de l’affaire » alors que le problème était connu depuis un an. Le PQ ne demande pas que Mme Proulx soit exclue du caucus de la CAQ, mais exige que des mesures d’accompagnement soient mises en place à son bureau pour « protéger les employés » qui demeurent sous sa responsabilité.

— Avec Fanny Lévesque, La Presse