(Ottawa) Réaffirmant qu’il est « pro-choix », le chef conservateur Erin O’Toole votera contre le projet de loi de sa députée Cathay Wagantall visant à interdire les avortements sexo-sélectifs. Un choc de valeurs qui n’est pas sans rappeler celui qui a plombé la campagne électorale d’Andrew Scheer, et dont les libéraux font déjà leurs choux gras.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Le dirigeant du Parti conservateur a rencontré les médias lundi matin au même moment où sa collègue tenait une conférence de presse pour détailler ses intentions au sujet de son projet de loi d’initiative parlementaire C-233 — une simultanéité entre deux convocations qui était le fruit du hasard, a plaidé Erin O’Toole.

Le but de sa rencontre avec les journalistes visait à dénoncer la gestion de la pandémie du gouvernement Trudeau et de commenter les congrès du Parti libéral et du NPD s’étant tenus en fin de semaine. Mais le chef conservateur a été bombardé de questions sur l’initiative lancée par la députée.

M. O’Toole a répété à plus d’une reprise qu’il votera contre le projet de loi en question s’il est mis aux voix à la Chambre des communes : « Je suis pro-choix. Je vais voter contre le projet de loi. Comme premier ministre, je vais toujours défendre […] le droit des femmes de choisir pour elles-mêmes ».

« Je vais toujours, toujours défendre les droits des Canadiens », a-t-il répété en réponse à une question d’un autre journaliste.

En français, le chef conservateur a indiqué que le dossier de l’avortement n’est pas réglé au sein de son parti. « Ce n’est pas le cas ». Son entourage a plus tard fait savoir que M. O’Toole a mal saisi la question, croyant qu’on lui demandait si le dossier était « réglementé » par son parti.

Mais il a soutenu que cette délicate question n’est pas une priorité pour son parti.

Il a aussi argué que les Canadiens jouissaient du droit à la liberté d’expression, et que cela aussi s’appliquait aux députés de sa formation politique à la Chambre des communes comme la députée Cathay Wagantall, qui va de l’avant avec sa mesure législative sur les avortements sexo-sélectifs.

Un projet de loi mal compris

Au même moment, de l’autre côté de la rue Wellington, la députée de la Saskatchewan vendait C-233 en le présentant comme un reflet de la volonté d’une majorité claire de Canadiens.

Imposer cette limite à l’avortement pour protéger « les fillettes à naître » est impératif, et il ne s’agit pas d’un cheval de Troie pour rouvrir le débat sur cet enjeu et ensuite tenter d’élargir la prohibition, a indiqué l’élue antiavortement.

À ceux qui lui reprochent de plonger Erin O’Toole dans l’embarras, elle a brandi une série de chiffres d’un sondage du National Post démontrant l’appui de la population de toutes allégeances politiques à la pratique des avortements ciblant des fœtus féminins.

Mais au pays, C-233 est « faussement représenté », a regretté Cathay Wagantall. « Les Canadiens ne sont aussi pas polarisés sur cet enjeu que certains médias, ou d’autres qui ont un agenda politique, voudraient le laisser croire », a-t-elle lancé.

Des munitions pour les libéraux

Sans surprise, dans le camp libéral, on a sauté sur cette affaire. Au point où le bureau de Justin Trudeau en a fait état dans un compte rendu d’une rencontre entre les deux hommes qui portait théoriquement sur… le budget fédéral.

« Le premier ministre a réitéré qu’il défendait sans équivoque le libre choix des femmes et s’est dit préoccupé de tout effort législatif pouvant miner ces droits », est-il écrit dans ce sommaire. Le compte rendu fourni par l’équipe de M. O’Toole n’en fait aucune mention.

La ministre Mélanie Joly, quant à elle, s’est tournée vers Twitter pour dépeindre le chef conservateur comme un politicien qui tient un double discours, et qui retourne l’ascenseur à une frange des militants qui lui ont confié les rênes du parti. an aout dernier.

« Les femmes contrôlent leur propre corps — c’est tout. Lorsque O’Toole essayait d’obtenir les votes d’activistes durant sa course à la chefferie, il a promis qu’il laisserait des députés introduire des projets de loi contre l’avortement, et c’est exactement ce qu’il fait ici », a-t-elle écrit sur le réseau social.

La ministre s’est par ailleurs dite « déçue qu’un parti politique majeur débatte encore le contrôle qu’ont les femmes sur leur corps, et en fasse un enjeu électoral ».

Débat mercredi

Le projet de loi concocté par l’élue propose d’amender le Code criminel pour « ériger en infraction le fait, pour un médecin, de pratiquer un avortement sachant que l’avortement est fondé uniquement sur le sexe génétique de l’enfant », lit-on dans son libellé.

La mesure législative d’initiative parlementaire a été déposée pour une première fois en février 2020, mais la prorogation du Parlement l’a fait mourir au feuilleton. Elle a été rétablie dans cette session, et sera débattue pour une première fois à la Chambre des communes pendant une heure, mercredi.

Les chances que C-233 soit adopté sont très minces. Les projets de loi d’arrière-ban le sont rarement. De plus, il y a fort à parier que même s’il était mis aux voix dans la législature actuelle, une écrasante majorité des élus le bloqueraient.

Après la première heure de débats, mercredi, C-233 devrait faire l’objet d’une deuxième heure d’échanges, le 14 mai. Les députés seraient alors appelés à voter pour décider s’ils envoient la mesure législative en comité parlementaire.