(Québec et Montréal) La publication d’offres d’emploi « pour femme blanche seulement » par le CISSS des Laurentides « n’a aucun bon sens », a déploré mardi la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, alors que la Commission des droits de la personne promet d'intervenir. L’opposition a dénoncé à l’unisson la manœuvre « inacceptable » et réclame « sanction » et réponses rapidement.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

« Une offre d’emploi qui prescrit une origine ethnique, un sexe ou une orientation sexuelle, ou quoi que ce soit du genre, ça n’a aucun bon sens, on s’entend tous là-dessus », a lancé la ministre de la Sécurité publique en mêlée de presse, mercredi.

Le CISSS des Laurentides a tenté à 10 reprises, l’automne dernier, de recruter des préposées aux bénéficiaires obligatoirement « de couleur de peau blanche » pour travailler à l’hôpital de Saint-Eustache, rapporte mercredi La Presse.

Selon les courriels obtenus par La Presse, le service des ressources humaines de l’organisation a expliqué que cette exigence était motivée par la présence d’un « patient difficile » en médecine générale « qui [voulait] malheureusement seulement une femme de couleur de peau blanche ».

La ministre Guilbault a, en ce sens, voulu exprimer « son empathie » envers le personnel soignant qui fait face à une « situation difficile ».

« Pour ce qu’on en sait, il y a un patient qui a, apparemment, des troubles cognitifs et qui réclame de se faire soigner toujours par le même profil de personnes. J’ai quand même beaucoup d’empathie pour cette situation-là et les soignants qui vivent avec ça, qui ont cette contrainte-là de s’adapter à une condition médicale qui n’est pas facile », a-t-elle ajouté.

« Mais doit-on se permettre pour autant de rechercher un profil d’employé au détriment d’un autre ? La réponse c’est non. […] La direction de l’établissement ou le CISSS ne peut pas afficher des conditions d’emploi lié à l’origine ethnique, à l’apparence, au sexe ou autre », a souligné Mme Guilbault.

Trop tôt « pour crier au racisme », dit Charette

Le nouveau ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, a affirmé mercredi au Salon bleu qu’il avait eu « un goût très amer dans la bouche » en lisant l’article. M. Charette estime néanmoins qu’il est trop tôt « pour crier au racisme » dans cette histoire alors qu’une enquête interne sera menée.

« On a brimé très clairement les droits civiques d’employés qui n’ont pas pu postuler. C’est une situation troublante avec des agissements complètement déplacés, mais avait de conclure à un geste raciste, il faut attendre les résultats d’enquête. […] Si ça devait s’avérer, le jugement sera sans appel », a-t-il expliqué, interrogé par les libéraux.

Selon lui, l’affichage était « maladroit », « inapproprié » et le choix des mots est « inexcusable ». Il rappelle qu’il existe des « possibilités au sein des équipes de s’accommoder pour réagir en fonction d’un patient ».

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Benoit Charette

La haute direction du CISSS des Laurentides a indiqué en entrevue téléphonique à La Presse que la situation est « inacceptable ». Une enquête interne a été lancée pour faire la lumière. C’est le directeur des ressources humaines du CISSS, dont le service est au centre de l’affaire, qui mènera l’enquête avec le PDG adjoint de l’organisation.

Alors que ces révélations surviennent au même moment où un autre cas de discrimination envers une Autochtone a été rapporté au CLSC de Joliette – six mois après la mort de Joyce Echaquan –, existe-t-il du racisme systémique au sein du réseau de la santé ?

La ministre Geneviève Guilbault n’a pas voulu répondre directement, rappelant que le gouvernement Legault a annoncé en décembre dernier une formation obligatoire pour tout le personnel du réseau de la santé afin d’accroitre le sentiment de « sécurisation culturelle » ainsi que plusieurs autres mesures, comme l’ajout d’agents de liaison.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a admis mardi « qu’une culture, ça ne se change pas en une seule formation ». Le gouvernement Legault rejette l’existence du racisme systémique au Québec.

L'opposition réclame des réponses

Les groupes d'opposition ont réclamé à l'unisson des réponses. « Je veux savoir exactement comment ça s'est passé, qui était au courant, comment une telle situation a pu se produire », a lancé le député André Fortin, qui estime qu'il s'agit là d'un « test de leadership » pour le nouveau ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette.

« Ce qu'il faut envoyer comme message, c'est que le racisme, sous n'importe quelle forme au Québec, ne peut pas être toléré, ne peut pas être accepté. Et, quand ça vient de l'institution elle-même, il y a des sérieuses questions à poser sur le leadership de cette institution-là », a-t-il ajouté.

« C’est une situation qui est totalement inacceptable, qui est non justifiée, qui ne se justifie pas au Québec en 2021. Le contraire aurait été impensable, et ça ne serait jamais produit. Jamais un établissement n’aurait demandé à ce qu’une personne noire, une personne autochtone, une personne d’une certaine religion soit la personne à embaucher », a poursuivi le député libéral.

Selon le député péquiste Sylvain Gaudreault, il faut que cette histoire se traduise par des sanctions. « C’est irrecevable, illégal et inacceptable. […] Je ne peux pas croire qu’on lit ça [mercredi] dans les nouvelles », a-t-il déploré. « Il faut remonter la filière et qu’il ait des sanctions pour les personnes qui ont fait ça », a-t-il ajouté.

« C’est illégal la discrimination à l’embauche, c’est immoral, c’est inacceptable dans une société démocratique. Je suis content de voir que l’établissement en question a affiché son désaccord immédiatement, je suis content de voir qu’il y a une enquête interne. Ces pratiques-là n’ont pas de place au Québec », a pour sa part lancé le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

La CDPDJ interviendra

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) interviendra auprès du CISSS des Laurentides dans ce dossier, a-t-elle annoncé ce matin.

« C'est non seulement choquant, mais complètement inacceptable. La Charte interdit la discrimination fondée sur le sexe et sur la couleur de la peau », a fait valoir Myrlande Pierre, une vice-présidente de l'organisation. « C'est clairement une annonce qui est discriminatoire, qui va à l'encontre des principes de la Charte. » Le fait que les courriels au centre de l'affaire constituaient des appels de service plutôt que des offres d'embauche en bonne et due forme ne change rien à l'affaire : « ça reste inacceptable ».

Mme Pierre a indiqué que son organisation écrirait aux dirigeants du CISSS des Laurentides pour leur rappeler leurs obligations légales. « On invite aussi les personnes qui auraient été lésées dans ce contexte à porter plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse », a-t-elle ajouté.

Mme Pierre a plaidé qu'un tel exemple de discrimination évidente et grossière ne devait pas faire perdre de vue le racisme plus insidieux qui existe toujours dans le système de santé. « On ne peut pas occulter le fait qu'il y a un caractère structurel et systémique à ces situations », a-t-elle dit.