La scène se déroule à l’automne 2010.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Lors d’une rencontre politique à Québec, Jacques Parizeau parle avec Line Beauchamp, nouvelle ministre de l’Éducation. Il la félicite, puis la plaint. Ce ministère est devenu quasi ingouvernable, se désole-t-il. La solution, selon lui : le démanteler pour le reconstruire à partir de zéro.

Ce n’était qu’une image, bien sûr. Mais venant d’un des grands hommes d’État de notre histoire, elle montre l’insoutenable lourdeur de la machine administrative.

On l’a vu dans les derniers jours avec plusieurs dossiers, comme la création de places en CPE ou le programme de tutorat et la paperasse pour l’aide aux élèves.

Pourtant, la Coalition avenir Québec jurait de s’y attaquer. C’était écrit dans son manifeste fondateur en 2011 et dans son programme électoral en 2018. François Legault s’engageait à rendre l’État « plus moderne et efficace », notamment en éliminant 5000 postes de fonctionnaires par attrition.

Il n’était pas le premier à faire une telle promesse.

En 2014, Philippe Couillard proposait d’éliminer 500 postes au ministère de l’Éducation, en plus d’en abolir les 11 directions régionales.

Et on peut remonter encore plus loin.

En 2003, le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, avait rédigé un plan d’action pour « alléger et simplifier » l’État, en réduisant notamment de moitié le nombre de ministères. Le rapport était prêt pour l’impression, mais le premier ministre Bernard Landry n’a pas voulu le rendre public. Trop risqué à la veille des élections, jugeait-il.

J’en ai obtenu une copie.

Péquistes, adéquistes, libéraux et caquistes ont promis à leur façon de dompter l’État. Mais chaque fois, ç’a été plus compliqué que prévu.

M. Couillard a voulu couper dans le « gras » pour réinvestir dans les services. Les services ont été réduits, et la lourdeur n’a pas disparu. Il faut croire que le gras n’était pas si abondant.

Héritant de surplus budgétaires, M. Legault n’a pas fait de telles compressions. Mais lui aussi liait l’efficacité de l’État à son nombre d’employés.

Or, le problème semble un peu plus compliqué. Il se trouve d’abord dans l’organisation du travail et la multiplication des procédures. Et il ne se règle pas en un simple coup de ciseaux.

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Je ne parle pas du débat sur le modèle québécois, sur les services offerts à la population et la façon de les financer. Je m’intéresse plutôt à l’exécution de ces programmes.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La lourdeur de la machine administrative n'est pas un problème qui « se règle en un simple coup de ciseaux » dans le nombre de fonctionnaires, écrit Paul Journet.

L’actualité récente en donne des exemples laborieux.

La création de CPE se fait dans un supplice de 19 étapes, ce qui retarde depuis des années l’ouverture de milliers de places. Plus tôt cet hiver, le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, s’en désolait, comme s’il n’était qu’un observateur passif. Pressé par l’opposition, il vient d’alléger cette procédure.

En éducation, ce n’est pas facile non plus.

Au début de la pandémie, le ministre Jean-François Roberge s’était fait déconseiller par les gens de son ministère de créer une réserve d’équipement informatique. Il leur a tenu tête, heureusement.

Dans d’autres dossiers, M. Roberge se bat pour accélérer la cadence. En août, il a allégé la paperasse imposée aux orthopédagogues et autres intervenants auprès des élèves en difficulté. Mais à la fin de l’automne, certains d’entre eux me rapportaient ne pas en avoir encore ressenti l’impact. La consigne n’était pas appliquée partout.

Le sous-ministre à l’Éducation a d’ailleurs été remplacé en octobre.

Par contre, M. Roberge a attendu des mois avant de lancer un programme de tutorat. Le Québec est la seule province à le faire, se défend-il. Mais depuis l’annonce, les centres de services scolaires gèrent l’initiative, et les choses avancent à leur lenteur habituelle. Le Ministère ignore combien de tuteurs sont actifs. Et il refuse ceux qui ne sont pas des profs en formation ou à la retraite. Un docteur en littérature est ainsi jugé inapte à donner un coup de pouce en français à un étudiant de première secondaire…

Tout n’est pas sombre.

Depuis le début de la crise, le gouvernement caquiste peut se féliciter d’une grande victoire, la formation de 10 000 préposés aux bénéficiaires.

Malgré les demandes répétées de M. Legault, ses hauts fonctionnaires étaient incapables de chiffrer les besoins en personnel. Il a dû arrondir et trancher lui-même. Deux semaines plus tard, la formation de 375 heures était mise sur pied. Le ministère de l’Éducation a contribué à ce succès, mais à cause d’un premier ministre qui le talonnait sans relâche.

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Au caucus de la CAQ, la question de l’efficacité de l’État revient souvent, me confirme-t-on. Surtout chez les ex-adéquistes.

M. Legault a créé beaucoup d’attentes. En campagne, il proposait même que la vérificatrice générale évalue la performance des sous-ministres et hauts fonctionnaires. Une idée plus facile à vendre qu’à appliquer, et qui a été vite abandonnée.

L’équipe caquiste n’était pas très rodée à son élection. À part M. Legault et Marguerite Blais, personne n’avait été ministre. Malgré la riche expérience de certains dans le privé ou dans l’opposition, tous les ministres ont subi leur baptême du pouvoir.

Leur nouveau métier prend du temps à apprivoiser.

Chez les libéraux, on raconte une anecdote. Au Conseil des ministres, les vétérans souriaient en voyant une recrue présenter avec enthousiasme un projet de loi – de hauts fonctionnaires avaient essayé sans succès de les convaincre eux-mêmes de l’idée quand ils occupaient ce portefeuille. Ces vieux routiers y voyaient la preuve que les ministres passent et que les sous-ministres restent.

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Vu de l’extérieur, pour un journaliste, il est difficile de comprendre cette fameuse machine. Je l’avoue, je la nomme sans tout à fait être certain de savoir de quoi il est question.

Elle ressemble à une grosse boîte noire. On ne voit pas ce qui s’y passe, mais on subit ce qui en sort. Et c’est parfois frustrant.

Pour simplifier la gestion, la CAQ a converti les commissions scolaires en centres de services. Difficile de dire si cela a aidé. La pandémie empêche de bien mesurer l’impact de cette nouvelle structure. Tout ce qu’on sait pour l’instant, c’est que les élections scolaires ont été abolies, et que le gouvernement ne pourra plus se cacher derrière ces élus locaux quand un problème arrivera.

Je sais, on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure, mais cela ne rend pas les retards plus agréables.

C’est ce que semblait penser M. Parizeau. Je ne veux certainement pas faire parler les morts, mais à tout le moins, je me demande ce qu’il en penserait aujourd’hui.