(Ottawa) Un grand marathon. Des ministres du gouvernement Trudeau utilisent cette analogie pour illustrer l’ampleur du défi que représente la campagne de vaccination contre la COVID-19 qui doit être menée à l’échelle du pays d’ici la fin du mois de septembre.

Publié le 8 févr. 2021
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

S’il veut franchir la ligne d’arrivée, un coureur doit s’élancer sans sprinter au départ. Il doit suivre un rythme soutenu et s’hydrater tout au long du trajet, soulignent-ils. Le coureur doit éviter les crevasses. Et surtout, il ne doit pas s’affoler si plusieurs le devancent encore au 30e kilomètre. L’important, c’est de conserver l’énergie nécessaire pour terminer l’épreuve.

« Cette campagne de vaccination est un véritable marathon », a laissé tomber vendredi la ministre de la Santé, Patty Hajdu, devant un comité de la Chambre des communes, alors qu’elle était soumise à un interrogatoire quasi churchillien de la part des partis de l’opposition au sujet de l’état de préparation d’Ottawa pour juguler la pandémie.

Au cours des dernières semaines, le gouvernement Trudeau s’est attiré les foudres des premiers ministres des provinces et des partis de l’opposition, furieux d’apprendre que le Canada faisait les frais d’une réduction des livraisons des vaccins de Pfizer et de Moderna.

Après un début prometteur en décembre, la campagne de vaccination bat de l’aile. Au point où le Canada se retrouve loin derrière les autres pays industrialisés comme Israël, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Danemark, l’Espagne, l’Italie ou encore l’Allemagne quand il s’agit de mesurer la proportion de la population vaccinée.

PHOTO DENIS BALIBOUSE, REUTERS

Des vaccins de Pfizer

Des ampoules aux pieds

De toute évidence, le gouvernement Trudeau était mal chaussé pour entreprendre ce marathon. Et après quelques kilomètres de course, il exhibe des ampoules qui lui font mal aux pieds :

– les géants pharmaceutiques tels que Pfizer, Moderna et Johnson & Johnson, entre autres, ont levé le nez sur l’offre de produire leurs vaccins au Canada parce qu’ils jugeaient ses capacités manufacturières insuffisantes ;

– le Canada a signé des contrats d’achat de vaccins avec sept entreprises. Mais ces contrats, qui demeurent confidentiels, comprennent un calendrier de livraison trimestriel, et non hebdomadaire, ce qui complique la tâche des provinces dans la planification de leur campagne de vaccination ;

– les États-Unis interdisent à Pfizer et à Moderna d’exporter les vaccins produits dans leurs usines américaines. Les doses des vaccins qui sont livrées au Canada proviennent de l’usine de Pfizer en Belgique, qui tourne au ralenti pour permettre des travaux d’agrandissement, et de l’usine de Moderna en Suisse ;

– le gouvernement Trudeau a été la cible de critiques après qu’il eut confirmé que le Canada sera le seul pays du G7 à puiser près de 2 millions de doses de vaccins à même la réserve du COVAX, une initiative visant à donner un accès mondial et équitable au vaccin.

Les chaussures de course que porte le gouvernement Trudeau durant ce grand marathon ont été abîmées par des décennies de négligence des gouvernements successifs à Ottawa, qui ont réduit à presque néant les capacités bio-manufacturières.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Après un début prometteur en décembre, la campagne de vaccination bat de l’aile au Canada.

À cet égard, le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, a brossé un portrait désolant devant un comité parlementaire la semaine dernière.

Dans les années 1970, le Canada était presque autosuffisant en matière de production de vaccins et de médicaments. À l’époque, seulement 19 % des médicaments et des vaccins achetés par des patients canadiens étaient importés. Aujourd’hui, c’est près de 85 %. Le Canada est largement tributaire de la production étrangère pour immuniser la population en temps de crise sanitaire comme c’est le cas présentement. Plusieurs estiment que la décision d’Ottawa dans les années 1980 de privatiser les Laboratoires Connaught de Toronto – où de grandes percées médicales du XXe siècle, comme la mise au point de la pénicilline et d’un vaccin contre la polio, ont été réalisées – a marqué le début de l’érosion des capacités de bio-fabrication au pays.

Au fil des 40 dernières années, des géants pharmaceutiques ont déménagé leurs pénates ailleurs, fermé leurs centres de recherche ou leurs usines de production, a aussi relevé le ministre Champagne durant son témoignage, en citant AstraZeneca, Johnson & Johnson, Teva, Boehringer Ingelheim, Bristol-Myers, Merck et GlaxoSmithKline.

Durant la difficile lutte contre le déficit dans les années 1990, le ministère de l’Industrie a vu son budget amputé des deux tiers, réduisant de façon considérable les investissements publics dans la recherche et l’innovation.

L’injection de fonds publics dans ce domaine n’a repris qu’au début des années 2000, une fois le déficit éliminé.

Durant leur règne de près de neuf ans, les conservateurs de Stephen Harper ont davantage mis l’accent sur les secteurs de la défense et de l’aérospatiale dans l’octroi des budgets de recherche et de développement, délaissant les secteurs des sciences de la vie et la fabrication avancée. À leur arrivée au pouvoir en 2015, les libéraux de Justin Trudeau ont redonné la priorité à ces deux secteurs névralgiques.

Rétablir l’autosuffisance

Depuis le début de la pandémie, le gouvernement Trudeau a redoublé d’efforts pour corriger cette lacune. Des centaines de millions ont été investis pour rétablir une forme d’autosuffisance dans un domaine aussi névralgique. À titre d’exemple, Medicago, une société biopharmaceutique ayant son siège social à Québec, a obtenu en octobre 173 millions de dollars d’Ottawa pour financer la recherche et le développement d’un vaccin contre la COVID-19 ainsi que la construction de nouvelles installations de production à Québec. Le gouvernement fédéral s’est aussi entendu avec Medicago pour acheter 76 millions de doses du vaccin en voie de développement.

La semaine dernière, le premier ministre a annoncé que le Canada a réussi à convaincre la société américaine Novavax de fabriquer son vaccin contre la COVID-19, s’il est approuvé par Santé Canada, dans les nouvelles installations du Conseil national de recherches du Canada (CNRC), avenue Royalmount, à Montréal. Ottawa a investi 126 millions de dollars dans ces nouvelles installations, qui seront prêtes à fabriquer des vaccins d’ici la fin de l’année.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

François-Philippe Champagne

Nous sommes partis sur une base manufacturière qui était tellement réduite. Ça a commencé il y a des décennies. Nous sommes maintenant en train de reconstruire cette base manufacturière de la bio-fabrication chez nous. Ça va nous permettre de faire face à l’avenir avec beaucoup plus de résilience.

François-Philippe Champagne, ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie

Malgré les ampoules aux pieds, le gouvernement Trudeau est catégorique. Il persiste à dire que le Canada recevra, comme prévu, six millions de doses des vaccins de Pfizer et de Moderna d’ici la fin de mars. Et il maintient que tous les Canadiens qui le souhaitent pourront être vaccinés d’ici septembre. Et cela, en tablant uniquement sur les deux vaccins approuvés jusqu’ici, alors que trois autres (AstraZeneca, Johnson & Johnson et Novavax) pourraient s’ajouter à l’arsenal pour immuniser la population au cours des prochaines semaines.

« Je sais qu’il y a beaucoup d’anxiété, alors je le répète. […] On travaille sans relâche chaque jour. Notre plan fonctionne. On maintient nos objectifs. On aura six millions de doses avant la fin mars et 20 millions de doses au printemps. Les Canadiens qui veulent un vaccin vont pouvoir en avoir un d’ici septembre », a certifié Justin Trudeau vendredi dernier.

Dans les rangs libéraux, on partage l’optimisme du premier ministre, malgré le « tapage » que l’on entend au sujet des ratés de la campagne de vaccination. Mais on reconnaît aussi que l’avenir électoral du gouvernement Trudeau dépend désormais de la livraison de ces millions de précieuses doses d’ici la fin de mars. « Si on n’y arrive pas, le jugement des Canadiens sera sévère », a-t-on confié.