(Ottawa) La goutte de trop aura été le don d’un suprémaciste blanc. Après avoir accumulé les controverses au cours des derniers mois, le député Derek Sloan a finalement été chassé du caucus conservateur par ses pairs — mais « pas parce qu’il est un conservateur social », a insisté le chef Erin O’Toole.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Réunis en caucus virtuel mercredi, les députés et sénateurs ont voté en faveur de son éjection, qui avait été réclamée par le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, lundi, après que l’on a appris qu’un néonazi avait fait un don de 131 $ pour contribuer à la campagne à la direction de Derek Sloan.

Une majorité simple était requise pour qu’il se fasse évincer du caucus. Les membres se sont prononcés par vote secret, de façon électronique. Le processus s’est échelonné sur plusieurs heures en raison de quelques pépins techniques, et le vote en faveur de l’expulsion a été « très majoritaire », de l’avis d’une source.

« Le caucus conservateur a voté pour l’expulsion de Derek Sloan non pas en raison d’un événement précis, mais à cause d’un type de comportement destructeur impliquant de nombreux incidents et un manque de respect envers l’équipe conservatrice, qui dure depuis plus d’un an », a déclaré Erin O’Toole, mercredi.

Dans l’espoir de ne pas s’aliéner la frange socialement à droite du parti, il a spécifié qu’il n’avait « pas voté pour l’expulsion de Derek Sloan de notre caucus parce qu’il est un conservateur social », et que le parti a des députés « très compatissants […] qui, comme de nombreux Canadiens, tirent une force de leur foi ».

Le verdict n’avait pas été officiellement annoncé que le député faisait déjà parvenir un courriel dans lequel il fustige Erin O’Toole et ses ex-collègues pour leur geste « cynique » et « malavisé », et en promettant de défendre les « vraies valeurs et politiques conservatrices » à titre d’élu indépendant en Chambre.

Il y encourage également ses sympathisants à ne pas déchirer leur carte de parti, et ce, afin d’envoyer le plus grand nombre de délégués possible au prochain congrès du parti, en mars, afin d’exercer une influence sur les politiques qui y seront débattues et adoptées.

Le sort de Derek Sloan en était déjà jeté, puisque le chef O’Toole avait demandé son exclusion « le plus rapidement possible ». Il a également décrété que Derek Sloan ne pourrait se présenter comme candidat sous la bannière conservatrice.

D’ailleurs, avant même que la rencontre ne se mette en branle, certains de ses collègues avaient exprimé leur colère sur les réseaux sociaux. « J’en ai assez moi aussi. Il n’y a pas de place pour ces conneries [this garbage] dans notre parti. Bon débarras », avait notamment pesté l’élu ontarien Eric Duncan sur Twitter.

Controverses en série

Au cours des derniers mois, le député de l’Ontario a suscité la controverse plus souvent qu’à son tour.

Il a entre autres accusé la patronne de la santé publique, la Dre Theresa Tam, d’être de mèche avec le régime chinois, suggéré que le fait d’être LGBTQ était un choix personnel et comparé l’interdiction des thérapies de conversion à de la maltraitance d’enfants.

Élu pour la première fois en octobre 2019, l’homme de 36 ans, qui est aussi un fidèle de L’Église adventiste du septième jour, avait causé la surprise en briguant la direction du Parti conservateur à la suite du départ d’Andrew Scheer. Il est arrivé en quatrième et dernière position de la course.

Il a plaidé l’innocence dans l’affaire du don de 131 $ en faisant valoir que son équipe ne connaissait pas le nom du contributeur néonazi, Paul Fromm, un suprémaciste blanc dont les affections pour la mouvance néonazie ont été documentées dans plusieurs articles de médias anglophones au Canada.

Les registres d’Élections Canada montrent que la contribution a été faite par Frederick P. Fromm. Dans les cercles néonazis, 131 est un code alphanumérique signifiant « Anti Communist Action », selon la Ligue antidiffamation, un organisme de défense des droits des États-Unis.

La droite sociale grogne

Le désaveu d’Erin O’Toole à l’endroit de Derek Sloan a provoqué une réaction immédiate de certains groupes de la frange droite sociale du parti, dont certains groupes antiavortement, qui avaient appuyé l’élu ontarien pendant la course à la direction.

« Il s’agit d’une tentative de dissuader les pro-vie de s’engager au sein du Parti conservateur du Canada, en particulier lors du prochain congrès politique », a tonné le groupe Right Now dans un courriel en invitant ses sympathisants à contacter leur député pour manifester leur colère.

« Si ces responsables du Parti conservateur du Canada qui ne partagent pas nos valeurs n’étaient pas menacés par le fait que nous prenions notre place légitime et démocratique au sein du parti, alors ils ne tenteraient pas une démarche aussi effrontée et manifestement désespérée comme celle-ci », a-t-on ajouté.

« Quelqu’un veut s’en prendre à Sloan »

Paul Fromm est lié aux négationnistes de l’Holocauste.

Il est aussi membre du Parti conservateur, a voté lors de la dernière course à la direction et s’était inscrit pour participer au congrès virtuel du parti en mars — ce qui n’avait jamais été signalé avant les révélations de lundi sur son don de 131 $, dévoilé par le site d’informations de gauche Press Progress.

En entrevue avec La Presse Canadienne, mardi, le principal intéressé a affirmé qu’il n’avait jamais rencontré Derek Sloan, dont il a dit apprécier les politiques. « Je pense que, fondamentalement, quelqu’un veut s’en prendre à Sloan et est prêt à utiliser n’importe quoi », a-t-il suggéré.

Erin O’Toole a remporté la course à la direction l’an dernier grâce en partie aux partisans de Derek Sloan, qu’il avait courtisés. Depuis ce temps, il s’est souvent fait demander comment il allait élargir son électorat, compte tenu de la force de son aile sociale conservatrice.

— Avec La Presse Canadienne