S’il y a une chose qui fait consensus chez les députés à Ottawa, c’est que l’année 2020 a assez duré. Mais ne leur en déplaise, 2021 ne s’annonce pas de tout repos pour eux : de la campagne de vaccination contre la COVID-19 à de possibles élections en passant par les turbulences économiques en vue, on ne chômera pas sur la colline.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

(Ottawa) La vaccination

PHOTO JOHN WOODS, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L’opération de vaccination de la population canadienne contre la COVID-19 a débuté en décembre, plus tôt qu’anticipé.

Assurément, ce sera LE dossier à suivre, l’immunisation de la population étant la clé de voûte d’un retour à la vie normale. Grâce aux centaines de milliers de doses des vaccins Pfizer et Moderna arrivés en décembre, le gouvernement Trudeau a réussi à faire taire ses critiques en déclenchant l’opération plus tôt qu’anticipé. Il y a toutefois encore loin de la coupe aux lèvres. Car en date du 31 décembre, les quelque 424 000 doses reçues (de vaccins qui nécessitent deux doses) représentent une goutte d’eau, soit moins de 1 %, dans l’océan de la population totale du Canada, qui est de de près de 38 millions. Ainsi, la route vers septembre 2021 – la cible fixée par Ottawa pour faire vacciner l’ensemble des Canadiens – pourrait être parsemée d’embûches. La variable numéro un à suivre ? La disponibilité des vaccins, tranche la Dre Caroline Quach. Ce qui pourrait aussi mettre du sable dans l’engrenage, c’est l’hésitation. « Si une personne n’a pas le goût de se faire vacciner quand c’est à son tour, qu’elle le passe et demande à retourner à la fin de la liste, on risque de gaspiller des doses », explique la pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste. Et c’est sans compter qu’il faudra gérer l’après-vaccination, note la politologue Geneviève Tellier. « Plusieurs personnes vont se dire que c’est le retour à la normale, qu’on peut faire ce qu’on veut. Ça va être compliqué. Recevoir les vaccins et les distribuer, c’est le bout facile », dit la professeure de l’Université d’Ottawa.

Premier budget Freeland (?)

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Chrystia Freeland, ministre des Finances

Si le gouvernement libéral minoritaire survit à l’hiver, on aura droit à un premier budget signé Chrystia Freeland. Il se retrouvera sans doute dans les annales comme étant celui qui a été écrit avec la plus écarlate des plumes rouges. La ministre des Finances a donné un avant-goût de ce premier budget libéral en l’espace de deux ans dans son énoncé économique du 30 novembre dernier. On sait que le déficit est astronomique, à 382 milliards de dollars, et qu’il devrait encore gonfler avec le plan de relance évalué entre 70 et 100 milliards. « Il y aura un certain nombre d’éléments qui vont devoir faire partie de la discussion autour du budget, dont la question de l’ancrage fiscal et celle d’un plan de retour à l’équilibre budgétaire », affirme Stéphanie Chouinard, professeure adjointe de science politique au Collège militaire royal de Kingston. L’exercice financier fera l’objet d’un vote de confiance en Chambre. Il pourrait avoir l’empreinte d’une ex-journaliste à qui l’on doit des ouvrages sur les inégalités économiques comme Ploutocrates : l’essor des nouveaux super-riches planétaires (2012), anticipe Geneviève Tellier : « On y verra la vision de Chrystia Freeland. Le défi, ce sera de trouver comment dire aux gens qu’on sait où on s’en va, présenter ce qu’on aimerait faire, tout en étant conscient que ça peut être dangereux de vouloir bouger trop vite alors qu’il y a encore beaucoup d’inconnu. »

Supputations électorales

PHOTO JENNIFER GAUTHIER, ARCHIVES BLOOMBERG

À Vancouver, un électeur dépose son bulletin de vote dans l’urne lors des élections fédérales du 21 octobre 2019.

Le spectre d’élections planera sur 2021. En fait, il a plané toute l’année 2020 durant, s’évaporant momentanément lorsque la première vague de la pandémie a déferlé. Une fois qu’elle a reculé, les libéraux ont avancé leurs pions en multipliant les votes de confiance. Justin Trudeau, lui, s’est lancé dans une tournée médiatique, souvent sur les ondes de stations radiophoniques régionales. Il semble qu’on a pris bonne note à Ottawa de ce qui s’est passé en Colombie-Britannique et au Nouveau-Brunswick, où des gouvernements minoritaires sortants ont remporté une majorité pendant la pandémie. Il s’agit là d’un pari que les libéraux fédéraux pourraient également remporter, croit le politologue Thierry Giasson, de l’Université Laval. « Il n’y a pas de désaveu marqué envers le gouvernement, et certainement pas dans sa gestion de la pandémie et de ses programmes d’aide », constate-t-il. À son avis, dans la bataille du Québec, « les seuls partis qui pourraient tirer des gains d’une campagne déclenchée en février ou en mars seraient les libéraux et les bloquistes ». Cela dit, gare à l’Ontario, où le premier ministre Doug Ford « a changé la donne avec sa bonne gestion de crise » et donné « une autre image au mouvement conservateur » susceptible de se traduire en gains au fédéral, estime Geneviève Tellier.

La langue française

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Mélanie Joly, ministre du Développement économique et des Langues officielles

Qui l’eût cru ? Alors que le Canada est aux prises avec une fulgurante deuxième vague de COVID-19, les conservateurs et les bloquistes ont fait du déclin de la langue française un enjeu de premier plan. Les libéraux se font reprocher de ne pas agir sur deux fronts : la modernisation de la Loi sur les langues officielles et l’application de la loi 101 dans les entreprises de compétence fédérale qui se trouvent au Québec. À la mi-décembre, le gouvernement Trudeau a manifesté son intention de passer par sa loi pour encadrer le droit de travailler en français dans ces entreprises. Un dossier que suivra attentivement la politologue Stéphanie Chouinard. « Si ces modifications ne sont pas faites avec autant de délicatesse que nécessaire, ça pourrait créer des remous dans le reste du pays, dont des pressions des autres provinces pour revoir comment le régime linguistique fédéral s’applique sur leurs territoires respectifs », illustre-t-elle. Il reviendra aussi sur le tapis à la rentrée parce que, tant au Parti conservateur qu’au Bloc québécois, on y voit matière à marquer des points, signale Thierry Giasson.

Le rapport WE Charity

PHOTO HANNAH YOON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Les frères Craig et Marc Kielburger, fondateurs de WE Charity

Après Trudeau I en 2017, Trudeau II en 2019, place à Trudeau III en 2021. Un nouveau blâme éthique pend au bout du nez du premier ministre du Canada, qui s’est fait taper sur les doigts par le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique pour ses vacances dans l’île privée de l’Aga Khan, puis dans l’affaire SNC-Lavalin. Cette fois, c’est le dossier WE Charity (Mouvement UNIS) qui est sur le bureau de Mario Dion. On ignore quand le verdict tombera. Ce que l’on sait, c’est que le délai moyen pour achever une étude est de 267 jours, et que l’agent indépendant du Parlement a déclenché l’enquête en juillet. On pourrait donc feuilleter le rapport Trudeau III cet hiver. Un blâme donnerait-il des munitions fraîches à l’opposition ? « Je ne suis pas certaine à quel point ça pourrait être davantage dommageable. J’ai l’impression qu’au courant de l’été, avant la prorogation, la population avait déjà accepté que M. Trudeau avait agi d’une façon qui pouvait laisser planer le doute », pense Stéphanie Chouinard. En juillet, le premier ministre a admis qu’il aurait dû se récuser de la décision du cabinet d’accorder un contrat à WE Charity en raison de l’étroitesse des liens entre l’organisation des frères Kielburger et sa famille.

Casse-tête chinois

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Un manifestant réclame la libération de Michael Kovrig et de Michael Spavor, détenus en Chine depuis 2018, lors d’une manifestation à Vancouver, en août dernier.

Les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor viennent de passer leur troisième Noël sous les verrous en Chine. La directrice financière de la société chinoise Huawei, Meng Wanzhou, est toujours assignée à résidence dans sa maison cossue de Vancouver, sa cause d’extradition étant encore devant les tribunaux. Le gouvernement Trudeau, pour sa part, n’en finit plus de peser le pour et le contre d’une possible participation du géant des télécommunications Huawei au déploiement du réseau 5G au Canada, et ce, même si tous les partis de l’opposition l’avaient unanimement sommé de se brancher d’ici la fin de l’année par l’adoption d’une motion. N’empêche, tôt ou tard, Ottawa devra trancher l’épineux dossier à l’étude depuis près de deux ans. Pour ce qui est des deux Michael, on a eu droit à une lueur d’espoir en décembre : des médias ont rapporté que Washington négociait avec le camp Meng un accord de poursuite suspendue qui permettrait à la dirigeante de rentrer chez elle. Ces informations n’ont été confirmées ni par la Chine, ni par les États-Unis, ni par le Canada.

Du plomb dans l’aile

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L’industrie du transport aérien a été terrassée par la pandémie de COVID-19.

Que fera le fédéral des transporteurs aériens exsangues ? Après une annus horribilis, ils tapent du pied, et peinent à comprendre pourquoi le gouvernement canadien tarde tant à ficeler un plan d’aide comme l’ont fait les États-Unis et certains pays européens. Selon Karl Moore, professeur à la faculté de gestion de l’Université McGill, Ottawa « doit faire quelque chose ». Il préconise des prêts remboursables plutôt qu’une prise de participation comme l’Allemagne l’a fait avec le transporteur Lufthansa. « Il faut un plan made in Canada, car le marché ici est très différent. Ailleurs, il y a plus de compétition. Ici, on a deux gros joueurs, Air Canada et WestJet », illustre-t-il. En octobre, trois chefs syndicaux ont exhorté le gouvernement à accorder au secteur un prêt gouvernemental de 7 milliards à 1 % d’intérêt pour 10 ans. Le gouvernement a énoncé un trio de conditions en vue d’une entente : le remboursement des billets annulés en raison de la COVID-19, le rétablissement de routes régionales abandonnées pendant la pandémie et la divulgation des états financiers. S’ils espèrent que le plan ait une acceptabilité sociale, les libéraux doivent « tirer des leçons du sauvetage de Chrysler et de GM en 2008, de la façon dont ces corporations se sont comportées par la suite », dit Stéphanie Chouinard. « La population doit avoir confiance que l’aide financière sera utilisée à bon escient et non pas qu’elle aboutisse dans les poches des hauts dirigeants », poursuit-elle.

Le point sur les sondages

Les libéraux avaient marqué des points dans les sondages, ayant géré la première vague de manière jugée satisfaisante au printemps, mais au courant de l’été, l’aiguille a bougé en leur défaveur dans la foulée de l’affaire WE Charity. À l’échelle nationale, un sondage de la firme Léger à la mi-décembre accordait une avance de six points de pourcentage aux libéraux (35 %) sur les conservateurs (29 %). Au Québec, le Parti libéral devance de peu le Bloc québécois (33 % contre 30 %), et les conservateurs ont encore du chemin à faire, avec 21 % des intentions de vote. La majorité des coups de sonde de décembre donnent un avantage de quelques points aux libéraux.