Justin Trudeau hausse le ton. Un peu.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Trois jours après l’installation de leur barricade sur la voie ferrée à Saint-Lambert, les manifestants ont quitté les lieux, vendredi soir.

« Les barricades doivent être démantelées maintenant », a-t-il dit vendredi. Le blocage ferroviaire ne peut plus durer. Les Canadiens sont arrivés au bout de leur patience.

Hors de question, toutefois, d’appeler la cavalerie en renfort. « On n’utilise pas l’armée contre des civils canadiens. »

Enfin si, on l’a bien utilisée un certain mois d’octobre… mais c’était sous le règne d’un autre Trudeau.

Le fils préfère dire : « Just watch me… do nothing. » Et c’est tant mieux. Une intervention militaire mettrait assurément le feu aux poudres. Tout le monde en paierait le prix.

Il semble donc qu’il faille prendre notre mal en patience, encore un peu. Mais il y a de l’espoir : une première barricade a été démantelée à Saint-Lambert, vendredi soir. Celle qui a duré le moins longtemps. La plus absurde de toutes.

Pendant trois jours, des manifestants ont bloqué le passage d’un train de banlieue, la ligne exo3, forçant un paquet de travailleurs de la Rive-Sud à prendre leur voiture pour se rendre à Montréal ou en revenir.

Ils ont nui aux transports en commun… au nom de l’environnement.

Parce que non, ces militants n’étaient pas autochtones. Ils avaient répondu aux appels à la mobilisation lancés sur Twitter par des groupes écolos comme Extinction Rebellion. Ils avaient beau dire qu’ils avaient dressé des barricades pour soutenir les Wet’suwet’en de Colombie-Britannique, ils espéraient surtout contribuer à la mise à mort du projet de gazoduc qui doit passer sur leurs terres.

Le problème, bien sûr, c’est que ces deux objectifs ne sont pas nécessairement communs. Pour une partie de la nation wet’suwet’en, ils sont même parfaitement contradictoires.

On le sait, les Wet’suwet’en sont divisés sur le projet de Coastal GasLink. Certains s’opposent au passage du pipeline sur leurs terres ancestrales. D’autres jugent que c’est une occasion à saisir pour extirper leur communauté de la misère.

Ceux-là n’avaient rien à faire des écoguerriers blancs qui ont occupé une voie ferrée à l’autre bout du pays. Ils ne leur avaient rien demandé, surtout pas de fragiliser l’économie canadienne en leur nom.

À entendre les militants écolos, pourtant, ces nuances n’existent pas. Dans leur discours, il n’y a qu’un peuple wet’suwet’en, uni, protecteur de la Terre mère, prêt à se battre jusqu’au bout pour empêcher la construction du gazoduc.

Les manifestants se sont greffés à la cause de cette communauté fantasmée… parce que cela servait leur propre cause.

Pendant ce temps, l’industrie gazière s’est rangée derrière ceux qui appuient le projet. Résultat, les deux camps se livrent une guerre par procuration, en se servant de la communauté comme champ de bataille.

Une communauté plus déchirée que jamais.

Selon Rita George, matriarche wet’suwet’en de 80 ans, de nombreux militants environnementalistes venus de l’extérieur se sont intégrés au camp des protestataires, construit en pleine forêt pour bloquer le passage du pipeline.

Ils ont monté les gens les uns contre les autres. Personne n’ose parler. Même les aînés craignent d’exprimer leurs inquiétudes. Rita George a rassemblé tout son courage pour dénoncer la situation au Globe and Mail. « Je veux que le monde sache ce qui nous arrive. On nous intimide, c’est tellement honteux, tellement blessant. Nous sommes humiliés. »

> Lisez l’entrevue du Globe and Mail (en anglais)

Le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, m’a confié plus tôt cette semaine que des environnementalistes étaient aussi présents parmi les Mohawks qu’il a rencontrés dans la réserve mohawk de Tyendinaga, en Ontario.

Cet opportunisme l’agace, lui aussi.

« Moi, ce que je vois à travers le pays, c’est cette fâcheuse manie de s’accaparer des idéaux soi-disant autochtones quand ça nous plaît et de les condamner quand ça ne nous plaît pas, m’a-t-il dit. Si on veut respecter le choix des communautés autochtones, il faut les respecter même quand ça ne nous chante pas. »

On peut tout à fait manifester un soutien aux chefs héréditaires des Wet’suwet’en, comme l’ont fait plus d’un millier de personnes, hier, au centre-ville de Montréal.

On peut tout à fait être contre la construction de gazoducs en pleine urgence climatique. On peut trouver ça terrible, scandaleux, inacceptable. Mais avant de prétendre parler au nom d’une communauté autochtone, il faudrait à tout le moins s’assurer de ce qu’elle veut nous dire.