(Ottawa) Le ministère des Finances juge que « la Chine est trop importante pour être ignorée » et se propose de venir en renfort à l’arsenal diplomatique canadien pour améliorer les relations entre le Canada et la Chine, mises à rude épreuve depuis l’arrestation de Meng Wanzhou, haute dirigeante du géant chinois des télécommunications Huawei, à Vancouver, il y a 14 mois.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Les relations entre le Canada et la Chine ont besoin d’être réexaminées », tranche-t-on dans des documents rédigés par le ministère de Bill Morneau à la veille du déclenchement des élections fédérales, en août dernier, dans lesquels on se penche sur la façon dont « les activités du ministère des Finances du Canada peuvent appuyer les objectifs plus larges du gouvernement du Canada ».

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Bill Morneau, ministre des Finances

La Presse a obtenu la note de service accompagnée d’une présentation destinée au sous-ministre des Finances Paul Rochon, et qui a été distribuée à d’autres mandarins de la fonction publique fédérale. Plusieurs pages de la note obtenue en vertu de la Loi sur l’accès à l’information sont caviardées.

À l’évidence, les relations tumultueuses entre Ottawa et Pékin sont devenues la source d’une grande inquiétude pour l’ensemble de l’appareil gouvernemental canadien en raison de la montée en puissance de la Chine, devenue la deuxième économie de la planète après les États-Unis. D’ailleurs, les documents du Ministère soulignent à gros traits que la Chine est en marche pour devenir la première puissance économique d’ici la fin de la présente décennie.

« La Chine est la deuxième économie nationale en importance, comptant pour 13,1 % du PIB réel mondial et 27,5 % de la croissance mondiale réelle, souligne-t-on. On s’attend à ce que la Chine devienne la plus grande économie d’ici la fin des années 2020. »

Des liens diplomatiques « gelés »

Depuis l’arrestation de Meng Wanzhou, à la demande des États-Unis, le 1er décembre 2018 à l’aéroport de Vancouver, « les liens diplomatiques de haut niveau sont à toutes fins utiles gelés », soutient-on également dans les documents, rappelant que c’est une stratégie à laquelle la Chine a déjà eu recours dans le passé avec d’autres pays, dont le Canada.

En guise de représailles, la Chine a procédé à l’arrestation de deux Canadiens, l’ex-diplomate Michael Kovrig et l’homme d’affaires Michael Spavor, et les a accusés d’espionnage. Les autorités chinoises ont ensuite gelé des milliards de dollars d’importations de produits agricoles canadiens, notamment le canola.

Meng Wanzhou, qui est aussi la fille du fondateur de Huawei Ren Zhengfei, est accusée par les autorités américaines de fraude et d’avoir contourné les sanctions de Washington contre l’Iran. Elle conteste son extradition devant un tribunal de la Colombie-Britannique et la cause pourrait durer des mois, voire des années.

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Meng Wanzhou

Pour remettre les relations entre les deux pays sur les rails, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances évoquent la possibilité de profiter des forums économiques internationaux dont fait partie la Chine comme autant de moyens pour tenter de tourner la page sur les tensions actuelles. Parmi les forums évoqués, il y a le G20, le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce et l’APEC, entre autres.

Sans détour, les fonctionnaires du gouvernement concluent que les tensions actuelles trouvent leur source dans le bras de fer qu’a engagé le président des États-Unis Donald Trump avec la Chine. Le Canada s’est retrouvé malgré lui entraîné dans ce conflit à cause de la demande des Américains d’arrêter la dirigeante du géant chinois Huawei.

« Les relations Chine–États-Unis se détériorent alors que le président américain Donald Trump intensifie la guerre commerciale. De manière plus importante, le plan du Canada de 2016 pour un renforcement de la coopération […] a déraillé par la réaction de la Chine à l’arrestation de Meng Wanzhou le 1er décembre 2018 à Vancouver. »

Secteurs de coopération

L’ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques voit dans cette démarche du ministère des Finances une bonne façon de réchauffer les relations diplomatiques avec l’empire du Milieu « si ça fait partie d’une stratégie, ou d’une révision en profondeur ».

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Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

Car il y a, dit-il, « des secteurs où c’est vrai qu’on va devoir continuer de coopérer avec la Chine, et j’ai à l’esprit toutes les grandes questions mondiales comme les pandémies, les changements climatiques ». Et d’autres où il faudra « raffermir notre position ».

L’ex-diplomate, qui a été chef de mission à Pékin entre 2012 et 2016, soutient que « du côté économique, il y a beaucoup de choses qu’on fait que les Chinois admirent, et dont ils voudraient s’inspirer, par exemple comment mieux superviser les activités de la Bourse ».

Au cours des dernières semaines, l’ancien premier ministre Jean Chrétien et un de ses proches collaborateurs, Eddie Goldenberg, ont suggéré au gouvernement Trudeau de remettre aux autorités chinoises la dirigeante de Huawei Meng Wanzhou afin d’obtenir la libération des deux Canadiens détenus depuis plus d’un an en Chine.

Mais le premier ministre Justin Trudeau a écarté cette idée de procéder à une sorte « d’échange de prisonniers » avec Pékin, martelant que le Canada est un pays qui respecte la primauté du droit et que son gouvernement compte respecter les traités d’extradition qui ont été signés.

— Avec la collaboration de William Leclerc