(Québec) L’ancien premier ministre Jean Charest fait des reproches à l’Unité permanente anticorruption (UPAC) par la voix de son avocat et réclame la fin de l’enquête sur le financement du Parti libéral du Québec (PLQ) sous sa direction. Il soutient n’avoir rien à se reprocher et ignorer les pratiques de financement de son ami et ex-grand argentier du PLQ Marc Bibeau.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Me Michel Massicotte fait valoir que l’enquête Mâchurer dure depuis six ans et que les policiers n’ont « pas réussi à trouver quoi que ce soit » contre son client.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Me Michel Massicotte, avocat de Jean Charest

« Cessez cette enquête ! Nous avons coopéré, arrêtez de dire qu’on se cache ou quoi que ce soit. Nous avons offert notre coopération [à l’UPAC], mais cette coopération ne semble pas être réciproque », a affirmé l’avocat sur les ondes de RDI vendredi – il a décliné une demande d’entrevue de La Presse.

Sa demande est d’autant plus importante à ses yeux maintenant que M. Charest a « des velléités de se présenter pour un parti politique ». Il convoite la direction du Parti conservateur du Canada.

Me Massicotte a raconté qu’à deux reprises, à la fin de 2013, puis le 19 février 2014, « des officiers de l’UPAC ont fait une demande informelle à [son] client afin de le rencontrer ». Dans les deux cas, M. Charest a signifié par écrit qu’il était « prêt à répondre à leurs questions ». Mais, chaque fois, « nous n’avons eu aucune nouvelle d’eux autres », « aucun accusé de réception », a déploré l’avocat.

Par la suite, un procureur de la commission Charbonneau et deux policiers qui allaient être rattachés plus tard à l’UPAC ont rencontré l’ancien premier ministre en privé – pratique habituelle dans le cas des témoins. « Dans une déclaration de 300 pages, M. Charest s’est expliqué sur principalement la question du financement politique et même sur sa relation avec M. Bibeau. De ça, nous n’en avons jamais entendu parler », a souligné Me Massicotte. Il a refusé de remettre ce document à La Presse, invoquant son caractère confidentiel.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Bibeau

Jean Charest n’a pas été appelé à témoigner en public à cette commission et n’a fait l’objet d’aucun blâme dans le rapport définitif.

« Nous avons toujours, et à qui voulait l’entendre, clamé notre innocence par rapport à quoi que ce soit. […] Outre le fait que l’on dise que M. Charest est un ami de Marc Bibeau, ce qu’il n’a jamais nié, ce qu’il a toujours mentionné, il n’y a strictement rien qui relie M. Charest à quelque acte illégal.

“Dans le cas de M. Charest, a-t-il ajouté, il n’y a jamais eu de perquisitions [de la part de l’UPAC]. Il n’est pas un suspect. Et quand nous avons voulu être traités comme témoin, car on l’a offert, silence radio ! »

La sortie de Me Massicotte survient au lendemain de la publication de documents de l’UPAC en vertu d’une décision de la Cour suprême. Ces documents datant de 2016 visaient à justifier des perquisitions dans les bureaux de Marc Bibeau et dans la résidence de Violette Trépanier, ancienne responsable du financement du parti.

Dans ces documents où l’on retrouve le nom de Jean Charest, il n’y a aucune mention des explications de 300 pages, a relevé Me Massicotte. Selon lui, c’est parce que les policiers ne voulaient pas donner « des éléments de preuve qui les défavorisent » et qui auraient fait hésiter le juge.

Il plaide que M. Charest ne savait rien des pratiques de financement de M. Bibeau. « Ce n’est pas une personne qui, tous les jours, regarde le financement et se mêle de financement. Il faisait un beau discours pour encourager les gens dans un conseil général, mais dans le day to day, dans ce qui se passait tous les jours, M. Charest n’était pas là. »

L’ancien chef libéral savait toutefois que M. Bibeau faisait du « financement sectoriel », au sens que l’on demandait, par exemple, à un cabinet d’avocats que ses employés contribuent à la caisse du PLQ – et non la firme elle-même, car cela est illégal. Il a toutefois été démontré que des entreprises avaient utilisé leurs employés pour financer le PLQ. C’était le fameux stratagème des prête-noms.

Me Massicotte a sa petite idée sur l’origine du « coulage jusqu’à plus soif » d’informations concernant l’enquête Mâchurer. « Est-ce que ce ne serait pas parce qu’il y a eu de la frustration à la police et que des gens, devant l’évidence qu’on ne peut pas l’accuser parce qu’il n’y a pas de preuve, décident de faire ce qu’on appelle en anglais un “trial by media” ? Et c’est ça qui se produit depuis le temps. »

L’UPAC a refusé de faire des commentaires.

Rappel du contenu des mandats

Les tribunaux ont permis jeudi la publication de documents policiers détaillant l’état de l’enquête Mâchurer de l’UPAC, enquête ouverte en 2014 et toujours en cours, sur le financement du Parti libéral sous sa direction. Les documents ont été rédigés en 2016 pour justifier des perquisitions dans les bureaux de Marc Bibeau, ami de Jean Charest décrit comme le « grand argentier » du PLQ à l’époque, ainsi que dans la résidence de Violette Trépanier, la responsable du recrutement et du financement au PLQ entre 2001 et 2012. Ils comprennent deux déclarations sous serment d’enquêteurs de police. Personne n’a été accusé de quoi que ce soit jusqu’ici dans le cadre de cette enquête, et il n’est pas certain que des accusations seront portées un jour.

Voici quelques faits saillants tirés des témoignages recueillis par la police auprès d’anciens députés, d’entrepreneurs et même d’une ex-employée du cabinet du premier ministre :

• Des dirigeants des firmes SNC-Lavalin, Dessau, BPR, RSW, Tecsult, Provencher_Roy Associés Architectes, Infrabec, Cima+ ont confirmé à la police que leur entreprise avait financé le PLQ par l’entremise de Marc Bibeau. Or, la loi interdit les contributions politiques d’entreprises. La plupart des témoins ont évoqué des stratagèmes qui impliquaient l’usage de prête-noms ou le versement de bonis pour rembourser les cadres qui acceptaient de faire des dons. Un associé du cabinet d’avocats Fasken Martineau a aussi raconté que sa firme donnait en bloc au parti.

• Des dirigeants ont dit avoir subi de fortes pressions de M.  Bibeau pour donner, certains parlant même de peur, d’intimidation ou de menaces. L’un dit avoir eu accès à des informations privilégiées grâce à M. Bibeau et certains se seraient fait promettre que le collecteur interviendrait en leur faveur auprès du gouvernement. Deux anciens dirigeants de la firme RSW, George Dick et Paul Vissa, ont relaté séparément la même conversation au cours de laquelle M. Bibeau leur aurait dit qu’ils pourraient perdre leurs contrats avec Hydro-Québec s’ils ne finançaient pas assez le parti.

• L’ancien président de Tecsult, Luc Benoit, a remis des agendas et des notes personnelles qu’il avait prises en 2005 après une rencontre où Marc Bibeau lui aurait dit de faire traîner les négociations sur un de ses projets de construction jusqu’à ce qu’il convainque le ministre de changer de décision.

• Solange Prévost, employée du cabinet du premier ministre Jean Charest, a dit que des documents privilégiés du ministère des Transports étaient transmis à Marc Bibeau, qui n’occupait pourtant aucun poste dans le gouvernement. « Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait envoyer un document du MTQ à Marc Bibeau. Cette situation est arrivée à plusieurs reprises », résume un policier.

• Dans une déclaration officielle filmée par la police, l’entrepreneur Lino Zambito a raconté qu’en décembre 2007, le vice-président de Loto-Québec et militant libéral Pierre Bibeau (sans lien de parenté avec Marc Bibeau) lui a demandé 50 000 $ en argent comptant pour le premier ministre Jean Charest. (Les policiers ne citent toutefois aucun témoin pouvant corroborer cette démarche ou le fait que M.  Bibeau agissait vraiment pour M.  Charest, s’il a bien fait cette demande.)

• Un entrepreneur a confirmé aux policiers avoir participé à un cocktail de financement libéral en présence de Marc Bibeau en 2008 où l’entrée se payait 5000 $, mais où des prête-noms étaient utilisés pour faire croire que les participants respectaient la limite annuelle légale de contribution, qui était alors de 3000 $. Ce témoin corroborait ainsi le témoignage déjà public de Lino Zambito, organisateur de l’événement, à ce sujet.

• La police dit que l’ancien directeur de la commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles a confirmé d’autres allégations publiques de Lino Zambito sur une intervention menaçante du cabinet du premier ministre intimant à la commission scolaire de continuer de louer des locaux dans un édifice de Marc Bibeau, au lieu de déménager comme elle envisageait de le faire.

• L’ancien député libéral Bernard Brodeur a raconté s’être fait dire par Marc Bibeau que s’il ne récoltait pas plus d’argent, Jean Charest ne signerait pas ses papiers pour qu’il se représente aux élections.

• L’ancien député libéral Robert Benoit a raconté aux policiers une déclaration qu’il avait déjà faite publiquement, à savoir que Marc Bibeau lui aurait dit qu’il devait amasser beaucoup d’argent s’il voulait « qu’on » le nomme « quelque part » après sa carrière politique.

• De façon générale, plusieurs anciens membres du parti ont parlé de la proximité de Marc Bibeau et Jean Charest et ont fait part de leur sentiment que M. Bibeau était une personne très influente auprès du gouvernement.

-Avec la collaboration de Vincent Larouche