(Québec et Ottawa) François Legault affirme que le refus de son homologue fédéral, Justin Trudeau, d’augmenter les paiements de transfert en santé aux provinces durant la rencontre des premiers ministres est « un rendez-vous manqué ».

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Et si Ottawa juge que le temps n’est pas opportun pour discuter de ce dossier en raison de la pandémie, M. Legault donne déjà un autre rendez-vous à M. Trudeau, qui dirige un gouvernement minoritaire : la prochaine campagne électorale, qui pourrait survenir l’an prochain.

À l’issue de la rencontre virtuelle des premiers ministres, M. Legault a lancé cet avertissement en soulignant que les provinces et territoires « forment un front commun uni » et n’ont pas dit leur dernier mot.

Le premier ministre du Québec, qui est aussi cette année président du Conseil de la fédération, a promis jeudi lors d’un point de presse à l’Assemblée nationale qu’il soumettrait l’enjeu aux partis de l’opposition à Ottawa, qui appuient la demande d’une hausse des transferts en santé.

Devenu un allié de François Legault, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a d’ailleurs exigé « une réponse claire » du gouvernement Trudeau au sujet de cette question « d’une importance capitale » au plus tard à la date du budget fédéral, prévu au printemps prochain.

Les provinces et territoires réclament qu’Ottawa hausse ses transferts afin de financer 35 % des coûts de soins de santé alors qu’ils en couvrent 22 % actuellement. Cette demande forcerait Ottawa à augmenter les transferts en santé de 28 milliards de dollars par année.

M. Trudeau nous a dit que, selon lui, à cause de la situation de la COVID, cette discussion était prématurée. Nous, on pense qu’au contraire, la situation de la COVID vient ajouter au problème de financement des soins de santé dans toutes les provinces et [tous les] territoires au Canada.

François Legault, premier ministre du Québec

« On était unis avant la rencontre. On est toujours unis après la rencontre. Et les provinces et les territoires vont se battre jusqu’au bout pour que le gouvernement fédéral fasse sa juste part pour le financement des soins de santé », a indiqué le premier ministre Legault.

La pandémie d’abord

À Ottawa, Justin Trudeau a reconnu que le gouvernement fédéral devra augmenter sa contribution totale au financement des soins de santé. Mais il a plaidé que la priorité absolue de tous devait être de soutenir les Canadiens durant la pandémie, et affirmé que la question des transferts en santé serait abordée en temps et lieu.

Il a rappelé que le gouvernement fédéral avait déployé tout son arsenal financier depuis le début de la crise, relevant de nouveau que 8 $ sur 10 $ investis par les gouvernements depuis neuf mois viennent d’Ottawa.

Il a également souligné que le gouvernement fédéral allait acquitter la totalité de la facture liée à l’achat, la distribution et l’administration des vaccins, sans toutefois préciser les détails des coûts de la campagne de vaccination nationale sans précédent qui se mettra en branle à compter de la semaine prochaine.

Qualifiant au contraire la rencontre avec ses homologues provinciaux de « très productive », M. Trudeau a dit espérer que l’esprit de collaboration entre Ottawa et les provinces se poursuivra au cours des prochains mois.

« On a augmenté de dizaines de milliards de dollars cette année les transferts en santé, l’aide que l’on donne aux provinces pour le système de santé durant la pandémie. On va continuer d’investir tout ce qui est nécessaire pour aider tous les Canadiens à travers le pays pour passer à travers la pandémie. C’est notre priorité. C’est la priorité, d’ailleurs, des provinces », a-t-il dit en conférence de presse.

J’ai reconnu que l’on va devoir augmenter les transferts en santé à long terme. Mais notre priorité maintenant, c’est d’aider les Canadiens à passer à travers cette pandémie.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Mais quand Ottawa acceptera d’augmenter les transferts, il y aura des conditions, a laissé entendre M. Trudeau, car les Canadiens sont en droit de savoir comment cet argent sera dépensé.

Des transferts sans condition

Mais François Legault a vite répété que les provinces et territoires ne s’accommoderont pas d’une hausse des transferts en santé qui serait faite de façon ciblée par Ottawa, qui imposerait ses conditions.

« Je me suis assuré que toutes les provinces adhéraient à notre consensus et qu’elles ne négocieraient pas de deals séparés de façon bilatérale. Je connais la petite histoire du Québec. Il y a des provinces qui, pour toutes sortes de raisons, seront peut-être tentées de négocier des ententes bilatérales conditionnelles. Je tiens compte de ça. Nous, on n’est pas intéressés, au Québec », a-t-il dit.

Selon les calculs faits par Québec, les provinces et le gouvernement fédéral se retrouvent en déséquilibre fiscal. « Malgré le déficit important de l’année en cours [en raison de la COVID-19], le gouvernement fédéral devrait, d’ici une dizaine d’années, si rien n’est changé, retrouver l’équilibre budgétaire. Par contre, quand on additionne la situation de toutes les provinces et tous les territoires, on devrait, si rien n’est changé, se retrouver avec un déficit annuel structurel de plus de 100 milliards de dollars par année », estime François Legault.

Ce déficit s’explique par l’augmentation plus rapide des coûts des soins de santé dans les provinces que de l’augmentation des revenus générés, affirme M. Legault.

Il y a un consensus pour dire que la croissance des soins de santé est d’environ 5 % par année. Par contre, quand on regarde la croissance moyenne des revenus des provinces et territoires, elle se situe autour de 3,2 %. Donc, on comprend tous qu’il y a un manque à gagner important.

François Legault, premier ministre du Québec

Les premiers ministres des provinces auraient proposé à Justin Trudeau de tenir une deuxième rencontre sur cette délicate question au début de l’hiver 2021. M. Trudeau aurait toutefois refusé, a affirmé jeudi François Legault.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, qui appuie la demande des provinces, a accusé Justin Trudeau d’avoir « niaisé les premiers ministres en faisant semblant d’être ouvert à augmenter la part d’Ottawa alors que dès le départ, il n’avait aucune intention de répondre à la demande des premiers ministres ».

« M. Trudeau aura beau dire toutes les belles phrases creuses qu’il souhaite, ses actions parlent bien davantage. Le premier ministre du Canada vient aujourd’hui d’abandonner nos travailleurs de la santé et nos réseaux hospitaliers. Et pour lui, c’est la fin de la discussion. »