(Québec et Ottawa) Les conservateurs à Ottawa et tous les partis de l’opposition à Québec réclament que le gouvernement Trudeau déclenche une enquête sur Pornhub, alors que le New York Times révélait la semaine dernière la présence de contenus pédopornographiques sur le site dont la maison mère, MindGeek, est établie à Montréal.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Quand est-ce que le gouvernement libéral ouvrira une enquête sur cet enjeu pour protéger nos jeunes ? » a lancé mardi aux Communes le chef conservateur Erin O’Toole. Au même moment, une demande similaire émanait des partis de l’opposition à Québec.

Selon M. O’Toole, si l’entreprise technologique située sur le boulevard Décarie peut continuer à exercer ses activités, et qu’il est de surcroît aussi facile d’accéder à ce type de contenu, c’est « parce que le gouvernement actuel ne fait rien ». Le chef de l’opposition officielle a demandé la mise en place d’une enquête dans la foulée de la publication d’un article-choc du New York Times dans lequel on expose que le site de pornographie diffuse des vidéos montrant des viols et de l’exploitation sexuelle de mineurs.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a pour sa part signalé que le gouvernement Trudeau aurait l’appui des troupes bloquistes « dans le cas de toute mesure visant à mettre un terme à l’exploitation sexuelle des jeunes ».

La société mère de Pornhub, MindGeek, n’a pas répondu aux nombreuses questions envoyées par La Presse mardi.

Pornhub a toutefois annoncé qu’elle modifiait plusieurs paramètres de son site, notamment en bloquant le téléchargement des contenus qu’elle diffuse et en instaurant un protocole d’identification et de vérification des usagers qui peuvent mettre du contenu sur son site (voir encadré plus bas).

La semaine dernière, la plateforme pornographique a également nié les accusations d’exploitation sexuelle d’enfants. « Toute affirmation voulant que nous permettons [ce type de matériel] est irresponsable et absolument fausse. Nous avons une politique de tolérance zéro [à cet égard] », a déclaré un porte-parole.

Pas un cas unique, insiste Guilbeault

Le gouvernement envisage-t-il d’ordonner à MindGeek de plier bagage et de quitter le Canada, comme le reporter Nicholas Kristof du New York Times semblait inviter Justin Trudeau à faire ? Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, estime que la question n’est pas là.

« Bien sûr qu’en tant que père de famille, en tant que législateur, je trouve ça inhumain ce qu’on trouve là-dessus. Mais que ce soit une compagnie canadienne, une compagnie américaine, une compagnie européenne, je m’en fous un peu, moi », a-t-il laissé tomber en entrevue avec La Presse, mardi.

M. Guilbeault a insisté sur le fait que le site qui se retrouve actuellement sous les projecteurs n’est pas le seul à diffuser du contenu troublant.

Il faut éviter de regarder ce cas-là en se disant qu’il est unique. J’ai fait l’exercice, et sur Instagram, ça prend cinq minutes et on trouve de la pornographie juvénile. Même chose sur Facebook. C’est un problème qui est beaucoup plus large que celui d’un seul site, aussi populaire et canadien soit-il.

Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine canadien

Aux accusations d’inaction en provenance des banquettes conservatrices, il répond que le gouvernement « n’a pas attendu l’article du New York Times pour agir », arguant que sa mission de réglementer les plateformes numériques est énoncée dans la lettre de mandat qu’il a reçue il y a maintenant près d’un an.

Et au retour des Fêtes, Steven Guilbeault déposera un projet de loi visant à réglementer des entreprises ayant échoué à faire la démonstration qu’elles pouvaient s’autoréglementer. La mesure législative pourrait mener à la création d’un tribunal administratif semblable au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui aurait le pouvoir d’imposer des amendes aux contrevenants.

L’opposition se mobilise à Québec

Les partis de l’opposition ont déposé mardi au Salon bleu une motion, à l’initiative du Parti libéral, pour réclamer qu’Ottawa déclenche une enquête sur Pornhub. Le texte de la motion demandait aussi que l’Assemblée nationale « reconnaisse que [MindGeek Canada], qui possède le site pornographique Pornhub, profite financièrement de l’exploitation sexuelle des mineurs ». Sans consentement du gouvernement, la mention n’a pas été adoptée.

« Il faut s’assurer que ce genre de contenus ne se retrouvent pas sur l’internet et il faut [les] dénoncer sans relâche à toutes les occasions que nous avons. Surtout, il faut prendre les actions qui s’imposent en collaboration notamment avec le gouvernement fédéral, considérant que ça relève entre autres de la juridiction fédérale », a affirmé le leader du gouvernement caquiste, Simon Jolin-Barrette.

Le cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a également affirmé à La Presse que « lorsqu’une plainte est reçue, la Sûreté du Québec communique avec les plateformes qui hébergent le contenu illicite afin de lui demander de retirer les images ou les vidéos. Dans la grande majorité des cas, la collaboration entre la Sûreté et les plateformes est excellente et le contenu visé est retiré dans les 24 heures suivantes.

« Nos corps policiers prennent ce phénomène très au sérieux et sont prêts à accompagner les victimes et enquêter. […] Mais il ne faut pas se compter d’histoire, ce phénomène de criminalité est en hausse et nous devons travailler avec le fédéral et des partenaires internationaux afin de lutter contre ce fléau sur l’internet », a-t-on ajouté.

« Il s’agit d’une société internationale, et il est difficile d’établir le territoire ayant compétence étant donné que celle-ci héberge son contenu à l’extérieur du Canada », a pour sa part écrit une porte-parole de la GRC, Robin Percival, à La Presse Canadienne.

« Pour ce qui est de MindGeek, ils sont visés par un nombre minime de dénonciations et collaborent à l’ensemble de nos demandes », a fait valoir Darren Martin McMahon-Payette, du SPVM, dans un autre courriel.

Mettre fin aux crédits d’impôt

Les partis de l’opposition à l’Assemblée nationale réclament également au gouvernement Legault que Québec cesse d’accorder des crédits d’impôt aux entreprises œuvrant dans le secteur de la pornographie, même légal.

Dans leur motion déposée mardi, ils ont écrit que le Québec doit revoir « ses incitatifs fiscaux afin que des compagnies en technologies de l’information œuvrant dans les domaines pornographiques ne puissent bénéficier d’avantages fiscaux ».

Selon l’ex-ministre des Finances Carlos Leitão, une entreprise comme MindGeek est « techniquement » admissible aux crédits d’impôt destinés aux entreprises technologiques.

Techniquement, oui, ils sont admissibles. Maintenant, est-ce qu’ils touchent à des crédits d’impôt ou pas, je ne sais pas.

Carlos Leitão, ex-ministre des Finances, à La Presse

« On devrait regarder si des entreprises qui ont des activités douteuses ou des activités qui ne sont pas socialement acceptables, est-ce qu’elles devraient bénéficier de crédits d’impôt ? Je comprends que c’est complexe, […] mais ce n’est pas parce que c’est complexe qu’on ne doit pas regarder ça », a ajouté M. Leitão.

Christine St-Pierre souligne pour sa part que « les impôts des Québécois ne doivent pas servir à la production et pour aider et accompagner des entreprises qui hébergent des sites pornographiques », que leur contenu soit légal ou pas.

Des enquêtes à l’international

Plus tôt cette semaine, les gestionnaires de cartes de crédit Visa et Mastercard ont affirmé qu’ils enquêteraient sur les allégations formulées par le New York Times concernant Pornhub et qu’ils couperaient leurs liens avec l’entreprise mère Mindgeek si ces allégations s’avéraient fondées.

« Nous serons tous tenus responsables si rien n’est fait. […] Le monde nous regarde. On ne peut pas attendre le fédéral. Visa a agi, Mastercard a agi. Qu’est-ce que le gouvernement du Québec entend faire pour éliminer les crédits d’impôt des grandes compagnies sans âme, sans scrupule ? » a demandé à Québec le député libéral Frantz Benjamin.

Dans son rapport annuel de 2019, Pornhub a déclaré une fréquentation record de 42 milliards de visites dans le monde et s’être constitué un catalogue de 6,8 millions de vidéos. Au chapitre de la fréquentation, le site pornographique a donc dépassé l’an dernier des géants comme Netflix et Amazon, notamment.

Au début du mois de mars, un groupe de parlementaires avait écrit à Justin Trudeau pour lui demander d’agir, mais le premier ministre ne leur a jamais répondu, selon la sénatrice indépendante Julie Miville-Dechêne, l’une des signataires de la missive.

La sénatrice a déposé en septembre dernier à la chambre haute un projet de loi qui exigerait des plateformes offrant de la pornographie gratuite qu’elles renforcent les mécanismes de vérification de l’âge, en s’inspirant d’une loi adoptée en France au mois de juin dernier.

– Avec Tommy Chouinard, La Presse

Pornhub met en place un protocole de vérification et d’identification

Pornhub a annoncé mardi qu’elle ne permettait plus à ses usagers de télécharger du contenu de son site et que ceux qui mettent des vidéos en ligne sur sa plateforme devront à l’avenir se soumettre à un protocole de vérification et d’identification. Sur son site internet, Pornhub a publié un communiqué en anglais affirmant que « rien n’est plus important que la sécurité de notre communauté » et que l’entreprise avait comme valeurs centrales « l’inclusion, la liberté d’expression et le droit à la vie privée ». « Ces valeurs sont possibles […] quand les utilisateurs de notre site font confiance à notre plateforme. C’est pourquoi nous nous sommes toujours engagés à éliminer les contenus illégaux, ce qui inclut les contenus non consensuels et les abus sexuels de mineurs », écrit Pornhub, ajoutant que « toutes les plateformes en ligne ont l’obligation morale de se joindre à cette lutte qui requiert des actions collectives et une constante vigilance ».