(Ottawa et Québec) « Troublant », « horrifiant », « à lever le cœur ». Les révélations crues sur l’envers du décor des vidéos du site pornographique Pornhub contenues dans un reportage du New York Times ont choqué les élus de l’Assemblée nationale. À Ottawa, l’article a ravivé le désir d’agir de la sénatrice Julie Miville-Dechêne, qui n’est « pas du tout satisfaite » de l’« attentisme » du gouvernement Trudeau.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Les députés qui ont siégé à Québec à la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs ont été horrifiés à la lecture de l’enquête exhaustive publiée vendredi par le prestigieux quotidien. Exploitation sexuelle de jeunes filles, trafic de mineurs, viols, revenge porn : le catalogue de vidéos de ce site web hyper fréquenté regorge de pratiques bouleversantes.

« Il faut faire fermer ce site-là par tous les moyens possibles pour protéger les filles et les garçons qui vivent de l’exploitation sexuelle », a affirmé avec vigueur la vice-présidente de cette commission transpartisane, la députée libérale Christine St-Pierre.

Dans le rapport déposé jeudi à l’Assemblée nationale, la Commission aborde peu l’enjeu des sites pornographiques. Elle demande toutefois au gouvernement du Québec de confier « à des experts le mandat de produire un avis concernant la présence de pornographie juvénile sur des sites liés à des entreprises enregistrées au Québec et les mesures mises en place pour la prévenir et la réprimer ».

L’entreprise technologique MindGeek, société mère de Pornhub dont le siège est à Montréal, a été invitée au cours de la dernière année à témoigner aux audiences de la Commission. L’entreprise a refusé d’y participer, a confirmé vendredi Mme St-Pierre. La députée presse désormais Québec de faire pression sur Ottawa pour que des mesures rapides soient prises contre l’entreprise.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandre Leduc, député solidaire

C’est troublant et ça lève le cœur. […] [Les victimes] vont vivre avec leurs images qui reviennent sur le web pour le reste de leurs jours. C’est un drame qui se perpétue.

Alexandre Leduc, député solidaire qui a participé aux travaux de la Commission

« C’est horrifiant. […] Il faut une plus grande collaboration avec les autorités policières. On ne peut pas fermer les yeux », a ajouté Méganne Perry Mélançon, du Parti québécois.

Fermer pas une option ?

Le ministre Ian Lafrenière, qui a présidé la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, ne croit pas que fermer le site Pornhub soit l'option à préconiser. « La question se pose, mais est-ce que vous pensez que c’est le seul site [comme celui-là] ? », a-t-il lancé en conférence de presse, vendredi.

« C’est toujours le danger. Est-ce qu’on doit bannir, ou légiférer et s’assurer que c’est fait légalement ? On est mieux de légiférer plutôt que de penser qu’en l’enlevant, il n’y en a pas un autre qui va apparaître ailleurs », a-t-il ajouté.

Il a notamment cité une recommandation de la Commission, qui propose au fédéral de modifier le Code criminel pour mettre à jour la définition de la notion de « lieu » afin d’y inclure le cyberespace privé et public.

« Là, pour accuser, il faut se demander si le crime a été commis en Hongrie ou en Yougoslavie, ça devient complexe. [Une telle modification] est une avancée qui nous amènerait en 2020 », a illustré M. Lafrenière.

Justin Trudeau interpellé

Dans son article-choc, le journaliste Nicholas Kristof interpelle directement le premier ministre Justin Trudeau.

Comment un féministe autoproclamé peut-il tolérer ainsi la présence sur le sol canadien d’une entreprise qui diffuse des vidéos de viols à l’échelle mondiale ?

Au début du mois de mars, un groupe d’élus et de sénateurs du Parlement avait écrit au chef du gouvernement dans l’espoir de le convaincre de prendre des mesures contre Pornhub et MindGeek, plaidant que « le gouvernement a le devoir de s’assurer que les personnes apparaissant dans des vidéos au contenu sexuellement explicite qui sont téléchargées et publiées par des entreprises situées au Canada ne sont pas des enfants ou des victimes de la traite des personnes ou d’agression sexuelle ».

Ils n’ont pas eu de réponse.

Celle qu’a fournie le premier ministre en réaction au reportage, vendredi, était évasive.

« Nous sommes toujours préoccupés par la violence faite aux femmes, la pornographie juvénile. On a toutes sortes de mesures en place et on va continuer de travailler avec les agences de sécurité pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’exploitation, de trafic de gens au pays », s’est-il borné à dire en conférence de presse à Rideau Cottage.

« Révoltée »

Parmi les signataires de la lettre envoyée au premier ministre – il y en a eu une autre, signée par un plus grand nombre de parlementaires encore, adressée le 25 novembre dernier au ministre de la Justice, David Lametti – figure la sénatrice indépendante Julie Miville-Dechêne.

Vendredi, elle était révoltée. « Révoltée que l’on sache depuis des mois et qu’on ne fasse rien. Des vies d’enfants sont brisées », s’est-elle désolée dans un échange avec La Presse.

Elle ne l’a pas dit explicitement, mais l’ex-journaliste et ancienne présidente du Conseil du statut de la femme du Québec n’a pas non plus semblé très impressionnée par la réaction de Justin Trudeau.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

La sénatrice indépendante Julie Miville-Dechêne

Je ne suis pas du tout satisfaite des réponses que j’ai obtenues jusqu’à maintenant dans ce dossier. Je pense qu’il faut intervenir rapidement […] Il n’y a aucune raison d’être attentiste comme on l’est.

Julie Miville-Dechêne, sénatrice indépendante

Le 8 mars dernier, Journée internationale des femmes, la sénatrice s’est rendue avec d’autres manifestants devant les bureaux de MindGeek, boulevard Décarie, dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. C’est donc dire qu’un pan de ces histoires alarmantes décrites dans le New York Times se joue dans la métropole.

« Symboliquement, ça se passe ici, à Montréal, dans l’industrie tech dont on est si fier ! C’est ici, au Canada, que les décisions sont prises sur ce qui passe sur Pornhub. Donc, je considère qu’on a une responsabilité supplémentaire pour s’assurer que les femmes et les filles ne soient pas victimes d’exploitation sexuelle sur ces sites », a-t-elle affirmé.

Pendant la pandémie de COVID-19, une période où la fréquentation des sites pornographiques est montée en flèche, la sénatrice a travaillé à un projet de loi pour faire un premier pas vers un meilleur encadrement. La mesure législative S-203, inspirée d’une loi adoptée en juin dernier en France, vise à exiger des plateformes offrant de la pornographie gratuite qu’elles renforcent les mécanismes de vérification de l’âge des utilisateurs.

Démenti de Pornhub

Un porte-parole de la plateforme pornographique a démenti les accusations d’exploitation sexuelle d’enfants, affirmant qu’« en raison de la nature de notre industrie, les notions préconçues des gens par rapport aux valeurs et aux procédés de Pornhub diffèrent souvent de la réalité ».

Soutenant que le site, basé sur le modèle de partage de vidéos à la YouTube, a mis en place de solides mesures pour protéger la plateforme contre le matériel pédopornographique, il a ajouté que « toute affirmation voulant que nous autorisons [ce matériel] est irresponsable et absolument fausse », car le site a une politique de « tolérance zéro » à cet égard.

Dans son rapport annuel de 2019, Pornhub a déclaré avoir enregistré une fréquentation record de 42 milliards de visites dans le monde – soit 115 millions par jour – et s’être constitué un catalogue de 6,8 millions de vidéos. Au chapitre de la fréquentation, Pornhub a ainsi dépassé l’an dernier celle de géants comme Netflix et Amazon.

Au bureau du ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, on dit se pencher sur la question. « Nous travaillons activement à créer une réglementation pour les plateformes en ligne que nous souhaitons présenter cet hiver, afin de les responsabiliser et les rendre redevables sur l’exigence d’éliminer le contenu illégal, y compris le discours haineux et la pornographie juvénile », a écrit son attachée de presse, Camille Gagné-Raynauld.

L’entreprise MindGeek n’a pas répondu aux questions envoyées dans un courriel par La Presse, vendredi.

— Avec la collaboration de Joël-Denis Bellavance, La Presse