Dans son « contrat moral » avec les Québécois, François Legault prétend qu’il avait « mis un gros “si” ». Noël pourra être fêté si et seulement si l’épidémie reste sous contrôle, assure-t-il avoir dit la semaine dernière.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Pourtant, son « si » n’avait rien de très gros.

Il l’avait laissé échapper au détour d’une phrase. Dilué dans un discours aux allures de célébration de l’avent. Et même précédé d’un euphémisme très québécois pour en adoucir la charge : « il y a comme un si », prévenait le premier ministre.

Ce fut un « si » écrit en petits caractères au bas du contrat. Un « si » vite oublié.

On ne peut pas dire que M. Legault a menti aux Québécois ni qu’il a complètement changé son message. Mais la formulation de jeudi est plus claire et honnête.

Ça aurait dû être la version originale. Elle aurait ramené les attentes à un niveau plus gérable.

L’Ontario ne permettra pas les rassemblements en famille à Noël. L’Agence de la santé publique du Canada ne les recommande pas non plus. Et la Santé publique du Québec reconnaît que l’idéal serait de les éviter. Mais six semaines avant Noël, M. Legault a annoncé qu’il les permettrait. Et ce, même s’il ne pouvait pas encore savoir où en serait l’épidémie le 25 décembre.

Le premier ministre se disait sous pression pour faire connaître ses intentions. Selon lui, s’il n’avait pas fait l’annonce à l’avance, on lui aurait reproché de ne pas donner le temps aux gens de se préparer.

Oui, les journalistes peuvent être fatigants. Mais pas assez pour qu’on prenne de tels risques, tout de même.

Il aurait été plus prudent d’inverser le contrat. Dire que Noël ne pourrait pas être fêté, à moins que le nombre de cas et d’hospitalisations diminue. Le présenter comme un cadeau à mériter, et non un privilège à ne pas perdre.

Je sais, il est facile de critiquer à distance.

La démarche de M. Legault n’était pas sans logique. En cette grisaille de novembre, la population avait besoin d’un peu d’espoir.

N’empêche qu’il risque de ressembler à un père répétant à son enfant qu’il lui offrira un beau camion de pompiers à Noël, pour ensuite revenir les mains vide en disant : « Désolé, il n’en restait plus au magasin… »

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Cela dit, le message était moins confus que ne le prétend l’opposition.

Comme beaucoup d’autres, j’ai déjà déploré le manque de clarté du DHoracio Arruda. Mais c’est une critique délicate – il ne faut pas ajouter à cette confusion en ne cherchant que les incohérences. Nous avons aussi un travail de démêlage à faire pour bien informer.

Et dans le cas du confinement avant et après Noël, la consigne n’est pas si compliquée : restez chez vous si possible, et si vous devez sortir, portez un masque et tenez-vous à deux mètres des autres. Faites-le pour protéger vos proches, et si vous avez un doute, annulez la fête. Des funérailles en janvier, ce serait encore plus triste qu’une dinde partagée sur Zoom.

Cela relève du gros bon sens.

Bien sûr, d’innombrables questions pratiques se posent : pourra-t-on faire l’épicerie ? Quid de la problématique du jambon ? Le gouvernement pourrait rédiger un guide avec des précisions pour tout le monde et son voisin, mais cela deviendrait inutilement complexe.

MM. Arruda et Legault se fient au jugement de la population. Il est étonnant de voir tant de gens vouloir leur prouver qu’ils ont tort.

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Le problème se trouve ailleurs. Dans la précipitation et la maladresse des décisions.

La semaine dernière, M. Legault parlait de rassemblements durant quatre jours. Il y a ensuite eu une recommandation de se limiter à deux rassemblements. Cette recommandation est par la suite devenue une exigence.

Ce changement en soi n’est pas un drame – avec un mois de préavis, les gens auront le temps de s’ajuster. Mais cela montre à quel point la décision fut prise vite. Et aussi à quel point la Santé publique ne semble pas y voir l’idée du siècle…

À cela s’ajoute le dilemme pour les travailleurs essentiels.

A priori, il serait bête de viser un nivellement par le bas. Mieux vaut permettre à certains de se voir à Noël, même si tous ne pourront pas le faire.

Sauf que c’est une catégorie bien particulière de gens qui ne pourront pas se confiner pour fêter Noël la conscience tranquille. Ce sont ceux qui soignent les malades, travaillent à l’épicerie, s’occupent des tout-petits et tous les autres qui assurent les services essentiels. Ceux qui se démènent pour eux et qui sont brûlés.

Pour eux, l’iniquité fait mal. Ils continueront à se sacrifier pour permettre aux autres de profiter d’un privilège dont ils ne peuvent que rêver.

Mais mettons-nous dans la peau de François Legault. Est-ce préférable de refuser une fête de Noël à tout le monde pour ne pas créer d’injustice ? Voilà une autre preuve que cette pandémie est pénible pour les décideurs. Souvent, leur choix consiste à décider qui sera perdant. C’est un travail difficile à faire, et facile à critiquer…

Je comprends M. Legault d’avoir voulu semer un peu d’espoir en promettant un Noël en famille. Mais il aurait été plus sage de surligner son « si » en jaune et de le mettre en majuscules dans le titre du contrat.