(Québec) Si la classe politique dénonce la maltraitance subie par un garçon de 17 ans de Granby, martyrisé par sa mère alors que sa situation avait été signalée plusieurs fois à la DPJ, une experte soutient que l’affaire illustre une fois de plus les problèmes « systémiques » de gestion qui gangrènent le milieu de la protection de la jeunesse.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

« C’est gênant pour le Québec d’entendre des histoires d’horreur comme celle-là », a martelé jeudi le premier ministre François Legault. Il a assuré que le gouvernement va tout faire « pour protéger les enfants, protéger les jeunes, et s’assurer que ça n’arrive plus ». Québec attend dans les prochains jours un rapport préliminaire de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse présidée par Régine Laurent.

Notamment rapportée par La Presse, cette histoire d’horreur est survenue sur le territoire du CIUSSS de l’Estrie avant que la DPJ soit mise sous tutelle, en mars, a indiqué M. Legault. Le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant, « est déjà en train de réformer toute la DPJ », a-t-il aussi précisé, en ajoutant que Québec « a déjà ajouté du personnel » pour aider à traiter les signalements reçus.

La mère du garçon de 17 ans a été condamnée le 13 novembre à huit ans de prison pour les violences qu’elle a fait subir à son fils aîné entre 2018 et 2019. C’est un huissier qui a secouru le garçon en appelant les policiers après s’être présenté pour une autre affaire au domicile familial.

Il avait alors découvert le jeune homme en très mauvais état sur un sofa, après qu’un autre enfant, âgé de 3 ans et couvert d’ecchymoses, lui eut ouvert la porte. Le garçon de 17 ans avait des fractures à plusieurs endroits. Son cas avait fait l’objet d’au moins 10 signalements à la DPJ depuis 2008. Pourtant, celle-ci n’avait pas retiré les enfants à leur mère, et avait même fermé le dossier il y a quelques mois.

Un système à revoir

Professeure à l’École de travail social de l’UQAM, Jade Bourdages est spécialiste des questions de protection de la jeunesse. En novembre 2019, elle avait témoigné devant la commission Laurent, en tant que témoin experte. La chercheuse est aussi une « enfant de la DPJ », ayant été prise en charge durant sa jeunesse.

À ses yeux, il faut revoir la manière dont fonctionne le système. « Ce n’est pas normal que la DPJ soit extrêmement intrusive dans des familles qui pourraient très bien s’en sortir, parce qu’il n’y a pas de maltraitance ou d’abus, et qu’en même temps, on échappe des cas pareils. On est en droit de se demander quels types de signalements on retient, et surtout pourquoi », dit Mme Bourdages.

Elle affirme que le cœur du problème réside dans les exigences de rendement. « La DPJ doit remplir des indicateurs de performance pour montrer qu’elle remplit son mandat, donc il y a fort à parier qu’elle va vers des cas moins lourds. Autrement, le gouvernement ne peut pas se vanter sur la place publique qu’il parvient à régler des situations problématiques », illustre la professeure.

On va dans la mauvaise direction. Il y a un problème systémique dans cette institution. On doit se poser des questions de fond sur la DPJ.

Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’UQAM

Injecter de l’argent et renforcer les effectifs ne réglera pas la question, affirme Mme Bourdages. « Plus de 60 % des cas retenus ne sont pas de la maltraitance. Nous dire qu’investir des fonds servira la cause, c’est une insulte à l’intelligence du public », martèle la spécialiste. Pour elle, la priorité devrait surtout être d’obliger la DPJ à rendre des comptes.

« Cette institution est protégée parce qu’elle est encadrée par le ministère de la Santé. Personne ne peut être tenu responsable », dénonce-t-elle. Pour que l’appareil politique change les choses, il devra se sentir « menacé » sur le plan électoral, croit Mme Bourdages. « Les gouvernements précédents avaient le même discours. En attendant, il y a des jeunes qui subissent des mauvais traitements, année après année, dit-elle. On fait du bruit quand ça arrive, mais après, c’est le mutisme. »

Des partis de l'opposition inquiets

À l’Assemblée nationale, tous les partis de l’opposition ont demandé des comptes au gouvernement, jeudi. « Comme toutes les personnes qui ont lu ça et qui sont dotées d’une sensibilité élémentaire, ça nous brise le cœur, et je me dis qu’au-delà des travaux de la commission Laurent, il y a des drames qui se vivent toujours. Comment les signaler ? », s’est questionné le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé.

Mme Laurent nous avait prévenus qu’elle pourrait faire des rapports d’étape et tout de suite demander d’appliquer certaines mesures. […] Je l’invite à nous indiquer rapidement, aux parlementaires, s’il y a des choses qu’on peut faire appliquer avant Noël, et on va le faire.

Pascal Bérubé, chef parlementaire du Parti québécois

« Les mots me manquent quand je lis ça. Je me dis : ça n’a pas de sens. Ça n’a pas de sens de se retrouver dans cette situation-là. […] J’aimerais que la commission [Laurent] dépose le plus rapidement possible [un rapport] et que des actions concrètes puissent être prises », a indiqué la cheffe libérale, Dominique Anglade.

« Ce qui m’inquiète actuellement, c’est qu’on nous a avisés dans les dernières semaines qu’il y avait une hausse des signalements à la protection de la jeunesse et qu’il y avait des inquiétudes quant à savoir s’ils seraient en mesure de les traiter », a souligné la députée solidaire de Sherbrooke, Christine Labrie.