Soutenir un restaurateur qui a des idées suicidaires, accompagner une mère seule à l’épicerie ou même dénicher un coiffeur pour un aîné très isolé et vulnérable. C’est le quotidien peu ordinaire de certains députés de l’Assemblée nationale qui luttent contre les effets pervers de la pandémie en zone rouge.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Charlevoix : « On s’est dit qu’on avait sauvé la vie de quelqu’un »

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Émilie Foster, députée de Charlevoix–Côte-de-Beaupré (Coalition avenir Québec)

C’est arrivé deux fois. À deux reprises cet automne, la députée Émilie Foster a eu à accompagner des entrepreneurs du secteur hôtelier et de la restauration — moteur économique de sa région — pour qu’ils chassent leurs idées noires.

« Des fois, ça peut être une heure, une heure et demie à parler au téléphone, à calmer la personne et ensuite s’assurer que le suivi a été fait avec le centre de prévention du suicide. Il y a deux fois où on s’est dit : je pense qu’on a sauvé la vie de quelqu’un », relate la députée de la Coalition avenir Québec.

Les députés de l’Assemblée nationale sont confrontés à « beaucoup de détresse humaine » depuis le début de la pandémie. Mais si, dans la première vague, on était davantage dans la gestion, « le choc » et « la peur », la deuxième déferlante fatigue et ébranle les plus vulnérables de la société, ont raconté quatre élus à La Presse.

« La détresse, on la sent dans les comtés », indique Mme Foster.

Dans Charlevoix, c’est le tiers des emplois de la région qui sont dans l’industrie touristique. « C’est du stock », lance-t-elle.

Malgré un été plus clément où les touristes ont pu visiter Charlevoix, le resserrement des mesures sanitaires à la mi-octobre, lors du passage de la région en mode « alerte maximale », avec la fermeture des restaurants et des bars, a provoqué une onde de choc. L’effet a été immédiat au bureau d’Émilie Foster.

« Ça ne dérougissait plus. Les commerçants voulaient rester ouverts », plaide-t-elle. Il lui a fallu trouver l’équilibre entre accompagner les entrepreneurs de sa région, faire des représentations politiques auprès de son propre gouvernement et arriver à faire comprendre l’importance des démarches de la Santé publique.

C’est certain qu’il y a des entrepreneurs qui sont désespérés. […] Il y en a qui ont bâti une entreprise toute leur vie et là, ça va très, très mal. Je me souviens d’une personne, elle nous est arrivée littéralement en pleurs. Ça fait 27 ans qu’elle est dans la restauration. Notre rôle, c’était de l’accompagner.

Émilie Foster, députée de Charlevoix–Côte-de-Beaupré

Mme Foster et son équipe doivent souvent les aider à naviguer à travers les programmes d’aide d’urgence de Québec et d’Ottawa. Mais parfois, il faut plus que de l’aide économique. « Le côté humain prend beaucoup de place », souffle-t-elle.

Elle estime que le volume de travail de son bureau de circonscription a augmenté de « 40 à 50 % » depuis que la région a basculé au rouge. « On a de l’adrénaline. C’est sept jours sur sept, 24 heures sur 24. » Il y a quelques semaines, une dame qui arrivait de la Belgique était incapable de se rendre au chevet de son père sur l’île d’Orléans.

« On a pris cet appel-là un vendredi soir à 21 h 30. J’ai communiqué avec le PDG du CIUSSS, on a fait redescendre la directive. […] Elle est rentrée à temps, son père est décédé le lendemain. Quand, après, on t’appelle pour te dire qu’elle a pu tenir la main de son père, c’est une valorisation incroyable. Ça vaut tout après. »

Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension : « Des gens vivent dans le vide »

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Andrés Fontecilla, député de Laurier-Dorion (Québec solidaire)

« On est submergés d’appels. » Le député de Laurier-Dorion, Andrés Fontecilla, l’admet d’emblée : depuis le début de la crise sanitaire, son travail est doublé d’une grande portion d’« écoute psychologique ».

« C’est surtout l’incertitude qui affecte le moral des gens », tranche l’élu de Québec solidaire.

On reçoit plusieurs dizaines d’appels par semaine pour toutes sortes de problèmes. Des fois, les gens ont juste besoin de ventiler, de s’exprimer.

Andrés Fontecilla, député de Laurier-Dorion

Il relate des cas « qui peuvent avoir l’air anecdotiques », mais qui sont loin de l’être dans le contexte d’une pandémie.

« On a eu à aider un monsieur très âgé à se trouver quelqu’un pour lui couper les ongles de pied et les cheveux. Ça faisait des mois qu’il ne trouvait personne. Il était à risque et les gens n’allaient pas chez lui. C’est une personne isolée et ç’a suscité un grand niveau de détresse chez lui. On s’est mobilisés et on a réussi », cite M. Fontecilla.

Un autre aîné isolé était très réticent à utiliser le système de santé, mais sa maladie empirait. Aider des gens aussi vulnérables, cela veut aussi dire « les prendre par la main », poursuit le député. « Ce n’est pas lui dire d’appeler tel numéro. C’est de le faire avec lui, aller le voir et l’accompagner dans sa démarche », illustre-t-il.

Retards bureaucratiques

Cette deuxième vague replonge dans le noir ceux qui reprenaient à peine leur souffle, indique le député. Les nouveaux arrivants, les immigrants et les aînés sont particulièrement touchés dans sa circonscription située dans l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension.

Il ne compte plus les appels pour « des motifs d’immigration » alors que la crise a provoqué des « retards importants » dans le traitement des demandes tant au fédéral qu’au provincial.

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La bureaucratie gouvernementale n’est pas du tout adaptée aux contrecoups de la pandémie : les choses s’arrêtent et recommencent.

Andrés Fontecilla, député de Laurier-Dorion

Il a en tête l’histoire d’un homme qui travaillait dans un gym. « À la toute fin de la période où il pouvait déposer sa demande au Programme de l’expérience québécoise […], le confinement arrive, le centre ferme. Ensuite, on lui dit qu’il doit faire un travail en continu. […] Ça fait en sorte qu’il n’a plus accès au programme », déplore l’élu.

M. Fontecilla a aussi milité publiquement pour éviter l’expulsion de Mamadou Konaté, un demandeur d’asile qui a prêté main-forte en CHSLD pendant la première vague. Il participait mardi dernier à un rassemblement de solidarité avec l’homme devant les bureaux de Justin Trudeau.

Né à Santiago, au Chili, Andrés Fontecilla ne cache pas que ces histoires l’atteignent plus particulièrement. « Les cas d’immigration, ces gens-là vivent dans le vide. Ils sentent une très grande injustice par rapport à leur situation et ça, ça me touche beaucoup. »

Montréal-Nord : « Les tensions sociales se sont exacerbées »

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Paule Robitaille, députée de Bourassa-Sauvé (Parti libéral du Québec)

Montréal-Nord a été lourdement frappé par la première vague de la pandémie de COVID-19. Dans Bourassa-Sauvé, le ressac a attisé les tensions sociales, estime la députée libérale Paule Robitaille.

La circonscription a connu des fusillades en plein jour l’été dernier. « On est, dans mon comté, parmi les plus pauvres au Québec, où il y a le plus de défavorisation et on est impacté de façon particulière [par la crise sanitaire] », relate Mme Robitaille.

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La façon dont ça s’est manifesté, c’est que les tensions sociales se sont exacerbées. Il y a eu une recrudescence de la violence cet été et là, on a des organismes communautaires qui sont épuisés.

Paule Robitaille, députée de Bourassa-Sauvé

Sensibiliser le gouvernement aux besoins particuliers de sa circonscription pour arriver à « renflouer les coffres » des organismes locaux occupe la plus grande partie de son temps. « On a seulement deux travailleurs de rue. Vous allez me dire : ajoutez-en. Si vous saviez comment aller chercher du financement pour ça, c’est compliqué », dit-elle.

Elle s’inquiète du sort des jeunes vulnérables qui se retrouvent sans emploi ou qui ne peuvent plus pratiquer leurs activités sportives depuis la pandémie. « Cet été, on avait plein de jeunes qui se retrouvaient [à jouer ou se réunir dans la rue]. Évidemment, il y a des gens des gangs de rue. Ils sont en contact avec eux… », illustre-t-elle.

« Les organismes communautaires, les travailleurs de rue, ils sont là pour éviter que les jeunes se fassent recruter, les aider à se trouver un emploi. Tout était au ralenti cet été et c’est encore le cas cet automne. »

Considérant l’urgence de la situation, on y pense tout le temps. C’est 24/7. Je me demande toujours comment je peux faire pour que tel ou tel projet soit accepté, comment je vais être capable d’avoir un intervenant de plus.

Paule Robitaille, députée de Bourassa-Sauvé

Pour elle, « l’angle mort » de cette deuxième vague, c’est « la fragilisation des plus fragiles » dans les milieux comme le sien.

Elle raconte avoir visité samedi dernier une mère seule dont le mari est mort de la COVID-19 au printemps. « J’allais pour voir comment elle allait. Quand j’ai vu le carton de pizza sur la table, je lui ai demandé si ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas fait une épicerie. Elle m’a répondu que oui. »

La dame n’a pas de voiture et avec ses trois enfants, les déplacements sont difficiles. Mme Robitaille l’a accompagnée au supermarché. « Je me suis dit que c’était la moindre des choses, admet-elle. Ce sont toutes sortes de problématiques comme celle-là qui expliquent que les organismes sont submergés. »

Saguenay : « Une relation de proximité » qui porte des fruits

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Sylvain Gaudreault, député de Jonquière (Parti québécois)

Alors que le Saguenay–Lac-Saint-Jean, épargné par la première vague, est frappé de plein fouet par la pandémie de COVID-19, le député de Jonquière, Sylvain Gaudreau, ne cache pas que l’inquiétude sur le terrain est palpable.

« Je l’ai senti beaucoup et ça se traduit évidemment dans les contacts qu’on a au bureau avec l’équipe. C’est certain qu’il y a une préoccupation plus grande de la population avec la zone rouge », relate le député du Parti québécois.

Jeudi, la région enregistrait plus de nouveaux cas confirmés de la maladie que Montréal. Réputé pour être un élu près de sa population, Sylvain Gaudreault, qui est député de Jonquière depuis 2007, estime que la relation qu’il a su bâtir avec sa communauté lui sert grandement en ces temps exceptionnels.

« J’ai toujours eu une relation de proximité avec les organismes communautaires et les citoyens », fait-il valoir.

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Si, aujourd’hui, à travers la pandémie, la première vague et la zone rouge, on est capables d’être actifs pour intervenir, c’est le résultat de plusieurs années de proximité avec les citoyens.

Sylvain Gaudreault, député de Jonquière

Il cite le comité local de gestion de crise réunissant plusieurs acteurs du milieu communautaire et du milieu de la santé. « On se réunit plusieurs fois par semaine. On partage l’information, on cible les interventions, ensemble. Ça m’aide énormément dans mon travail, résume l’élu péquiste. C’était très important que j’y sois. »

Sylvain Gaudreault, qui a été défait lors de la course à la direction du Parti québécois en octobre, admet que de se « rebrancher » aussi intensément dans son travail de député est aussi source de réconfort. Il dit y puiser son énergie.

« Beaucoup, beaucoup, répond le péquiste. Je n’ai jamais délaissé mon comté, mais c’est certain que mon équipe a été plus au front [pendant certains moments de la course]. Mais de revenir et me replonger là-dedans, ça fait du bien. Vraiment, vraiment », résume-t-il avec humilité.

Il cite l’exemple de la fermeture de la clinique de dépistage de Jonquière, il y a trois semaines, qui a été déplacée à Chicoutimi.

On a eu beaucoup d’appels sur le sujet. On a des secteurs de pauvreté où il y a des enjeux de mobilité. Des gens nous disaient qu’ils n’iraient pas se faire tester.

Sylvain Gaudreault, député de Jonquière

« On a plaidé très fort » pour ravoir une clinique, poursuit-il. Finalement, le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean a annoncé en début de semaine le retour d’un site de dépistage à Jonquière.

« Est-ce que c’est en partie grâce à mon intervention ? Je ne le sais pas et je ne le saurai jamais. Mais c’est une très bonne nouvelle et je suis très content. »