(Ottawa) Outré d’avoir appris que Facebook a tenté de débaucher des employés du ministère dont le mandat est justement de réglementer le géant du web, le député néo-démocrate Alexandre Boulerice a écrit au ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, pour réclamer des explications.

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

L’élu du NPD veut obtenir l’ensemble des documents et échanges de courriel entre Facebook et le ministère du Patrimoine canadien concernant « toute opération de recrutement de personnel bénéficiant à Facebook et dans lequel votre ministère serait impliqué ».

Car « alors que votre mandat est de [réglementer] les géants du web, il est important de faire toute la lumière sur les portes tournantes entre les géants du web et votre gouvernement », a écrit Alexandre Boulerice dans la lettre dont La Presse a obtenu copie.

Le député fait référence aux informations rapportées il y a trois semaines par le Toronto Star dans un article où l’on apprenait qu’un haut fonctionnaire du ministère du Patrimoine canadien, Owen Ripley, a partagé une offre d’emploi que lui avait envoyée Kevin Chan, directeur des politiques publiques de Facebook Canada.

« Y a-t-il des analystes principaux prometteurs au sein de la fonction publique qui seraient de bons candidats ? », a écrit dans un courriel M. Chan, laissant miroiter une expérience « stimulante » et « un salaire de base similaire à un EX3 » – soit celui d’un directeur de la fonction publique, entre 140 900 $ et 165 700 $.

En réponse à ce message, Owen Ripley, qui est directeur général pour Patrimoine canadien, a signalé qu’il serait « heureux de faire circuler à quelques personnes qui pourraient être de bons candidats », a écrit le quotidien torontois sur la foi de courriels obtenus par le NPD via la Loi sur l’accès à l’information.

Les courriels ont été échangés les 11 et 12 février, c’est-à-dire moins de deux semaines après la publication du rapport Yale, dans lequel Ottawa est invité à mettre « immédiatement » les géants du web au pas en leur imposant des taxes de vente.

« Soumis à l’influence des multinationales »

Et donc, selon le député Boulerice, « cet échange entre Facebook et votre ministère jette un sérieux doute sur votre crédibilité pour la régulation des géants du web », et « la population est en droit de se demander si elle viendra un jour », suggère-t-il dans la lettre qu’il a écrite à l’intention de Steven Guilbeault.

« D’aucuns croient que vous êtes de plus en plus soumis à l’influence de ces multinationales, enchaîne l’élu. À vous de prouver le contraire. La population a le droit de savoir si votre ministère offre des traitements préférentiels à des multinationales qui ne paient pas d’impôts, et ce, au péril de notre patrimoine. »

Il est déjà acquis que l’affaire sera creusée au comité permanent du Patrimoine canadien, les députés ayant approuvé lundi une motion néo-démocrate invitant notamment le ministre Guilbeault et Kevin Chan à venir y témoigner.

Dans l’intervalle, le bureau du ministre Guilbeault compte répondre à la missive d’Alexandre Boulerice.

En ce qui a trait à la motion adoptée lundi, « le ministre et le ministère travaillent en collaboration avec le comité lorsque demandé afin d’apporter des précisions et permettre la bonne réalisation de ses travaux », a écrit mardi à La Presse l’attachée de presse du ministre, Camille Gagné-Raynauld.

Une entorse éthique, croit un expert

Le maraudage auquel s’est adonné le réseau social auprès du ministère constitue clairement une entorse aux règles éthiques, estime Duff Conacher, de l’organisation Democracy Watch. « Pour Facebook, ça n’a rien de bien surprenant. C’est une compagnie qui agit de façon contraire à l’éthique », lance-t-il en entrevue.

À son avis, la multinationale fait « complètement fi des règles » avec ses tentatives de recrutement, car au moment où l’on se parle, ces fonctionnaires « ne peuvent aller travailler pour Facebook, car il est évident que Facebook a une relation avec le ministère du Patrimoine canadien ».

Celui qui est doctorant à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa en plus d’être à la barre de Democracy Watch a déposé en 2018 une plainte auprès du Commissariat au lobbying, reprochant à Facebook d’avoir fait du lobbying pendant plusieurs années sans que ses employés soient inscrits au registre.

Sans commenter sur le fond de cette histoire, un porte-parole de Kevin Chan a écrit que « nous n’avons toujours pas reçu d’invitation, mais nous sommes toujours ouverts à discuter de notre travail en comité parlementaire ».