Avec le départ annoncé de Donald Trump, Justin Trudeau perd son bouffon utile.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Bien sûr, le président sortant fut d’abord une pure nuisance. Sa renégociation imposée de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), ses tarifs hostiles contre les importations et ses autres spasmes mentaux ont fait perdre le temps du gouvernement Trudeau. L’éléphant américain était d’une humeur à piétiner son voisin, alors M. Trudeau essayait d’éviter le pire — ce qu’il a très bien fait.

Cette défense retardait le déploiement de ses propres politiques. Mais c’était malgré tout utile pour son image et commode dans certains dossiers…

En 2015, M. Trudeau se présentait au Canada comme l’anti-Harper. Peu après, l’irruption de Trump en politique lui a donné un meilleur méchant contre qui se définir. Cette fois, c’était à toute la planète que M. Trudeau s’offrait en visage de la modération et de la compassion. Courage, humains, tout n’est pas perdu, semblait-il dire, une brave petite lueur d’espoir scintille encore au nord.

PHOTO DOUG MILLS, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Donald Trump et Justin Trudeau lors du sommet du G7 dans Charlevoix, en juin 2018

Même les critiques de M. Trudeau le concédaient : au moins, il n’est pas Trump.

Pour parler de la réjouissance du malheur des autres, les Allemands ont le mot Schadenfreude. Il faudrait en inventer un autre pour notre mélange de consolation et d’inquiétude en regardant la désagrégation morale de notre voisin.

Voilà, c’est fini, ou presque. On peut lâcher CNN pour revenir à nos débats enflammés sur la péréquation et aux chicanes de compétence sur la tarification du carbone.

M. Trudeau peut bien continuer de s’ériger en phare moral, il va lui manquer des ténèbres à éclairer. Soudainement, il paraît plutôt ordinaire. Une version jeune de Joe Biden, un autre politicien situé quelque part au centre, qui essaie de gouverner une fédération aux intérêts conflictuels.

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Certes, il est encore tôt pour prédire à quoi ressemblera le règne de Joe Biden. Si les républicains gardent le contrôle du Sénat, le président peinera à appliquer son programme.

Et un Sénat démocrate ne ferait pas non plus de cadeaux au Canada, rappelle Pierre Marc Johnson, avocat-conseil chez Lavery. Cet ex-premier ministre du Québec, qui a négocié des accords commerciaux, rappelle que les démocrates veulent renforcer le Buy America Act. À cela s’ajoute l’éternel retour du conflit sur le bois d’œuvre, une offensive bipartisane qui dure depuis plus de 20 ans. Tout ne sera pas rose.

Reste que malgré ces écueils, la voie se libère pour M. Trudeau. Il perd un prétexte pour en faire peu, surtout pour l’environnement et pour la justice fiscale.

Quand M. Trump renonçait à réduire les gaz à effet de serre, les conservateurs canadiens avaient une excuse : à quoi bon baisser nos émissions si notre voisin les augmente ? Ce ne sera plus le cas. Même chose pour les normes de consommation d’essence — Donald Trump ne voulait plus les resserrer, et en réaction, le Canada hésitait à agir.

Le président Biden a promis de réintégrer l’accord de Paris sur le climat. Il veut aussi investir 2 billions de dollars américains dans la relance verte. Le vert de M. Trudeau vient de pâlir…

Selon Pierre Marc Johnson, la principale tension à prévoir concerne le prolongement de l’oléoduc Keystone, qui acheminerait le pétrole des Prairies aux raffineries au large du golfe du Mexique. M. Trump était en faveur, alors que M. Biden s’y oppose. Justin Trudeau devra choisir : se battre pour l’Ouest canadien ou prendre prétexte du veto des États-Unis pour passer à autre chose.

L’arrivée de M. Biden rebat aussi les cartes pour la justice fiscale.

Le président Trump a baissé l’impôt des riches et des entreprises (de 35 % à 21 % au fédéral), en plus de dizaines d’autres allègements fiscaux. Pour rester attractif aux investissements, le Canada a accordé des allègements fiscaux à la fin de 2018.

C’est cette logique qui provoque l’érosion fiscale des États depuis trois décennies. M. Biden veut y mettre un frein en haussant l’impôt des entreprises, à 28 %. « À ma connaissance, c’est une décision qui n’a jamais été prise depuis la mondialisation », me dit Brigitte Alepin.

Professeure en fiscalité à l’Université du Québec en Outaouais et cofondatrice de TaxCOOP, Mme Alepin croit que M. Biden pourrait aider l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à imposer les géants du web à un taux minimal de 12,5 %.

Même si c’est loin d’être fait, il sera plus difficile pour M. Trudeau de continuer la tradition du Canada d’en faire le moins possible sur ce sujet sous prétexte de ne pas froisser Washington.

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En 2015, Justin Trudeau répétait comme un mantra que « le Canada était de retour ». Après les années Harper, il promettait de revenir au multilatéralisme. Sous le président Trump, une telle coopération est toutefois vite devenue impossible.

M. Biden promet de réintégrer les organisations mondiales du commerce (OMC) et de la santé (OMS). Mais il forcera aussi Justin Trudeau à réaliser que le modèle qu’il défend n’existe plus que dans sa tête.

L’équilibre d’antan ne reviendra plus. Il y a maintenant une autre deuxième superpuissance, la Chine, et des conflits que les institutions multilatérales et le géant américain ne réussissent plus à régler.

M. Trudeau devra accepter la réalité. Le Canada n’est pas influent grâce à sa vertu. Il l’est plutôt parce qu’il ne fait peur à personne, ce qui lui permet de jouer efficacement les médiateurs. C’est ce modeste pouvoir qui sera rétabli avec M. Biden.

Dans l’ensemble, l’élection américaine est une excellente nouvelle pour Justin Trudeau. Mais avec le départ de cet ennemi utile, il devra redéfinir son personnage.