(Ottawa) L’ancien premier ministre Paul Martin avait réussi un coup fumant pour éviter une défaite de son gouvernement minoritaire à la Chambre des communes, en mai 2005, en accueillant à bras ouverts la députée conservatrice et ancienne amie de cœur de Peter MacKay, Belinda Stronach, dans les rangs libéraux.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mme Stronach avait immédiatement été nommée au cabinet. Elle avait obtenu le poste de ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences.

Sa défection avait secoué les troupes conservatrices de Stephen Harper. Elle avait surtout permis aux libéraux de Paul Martin, empêtrés dans le scandale des commandites, de remporter de justesse un vote de confiance sur le budget quelques jours plus tard.

PHOTO JAKE WRIGHT, ARCHIVES LA PRESSE

Belinda Stronach et Paul Martin, en mai 2005

À la tête d’un gouvernement minoritaire depuis un an, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas eu besoin d’un tel coup d’éclat pour éviter de subir une défaite à la Chambre des communes mercredi. Pour contrer une motion du Parti conservateur, qui était appuyée par le Bloc québécois et qui visait à créer un nouveau comité chargé d’enquêter sur l’affaire WE Charity (UNIS en français), le premier ministre a sorti l’artillerie lourde en décidant d’en faire une question de vote de confiance.

Après avoir prorogé le Parlement en août pour réduire au silence les quatre comités parlementaires qui enquêtaient sur ce scandale, et après avoir vu les députés libéraux se livrer à une série de tactiques dilatoires pour empêcher ces mêmes comités de reprendre leur enquête maintenant que les travaux des Communes ont repris, la stratégie du premier ministre a porté ses fruits.

Ce faisant, Justin Trudeau s’est davantage inspiré des méthodes de Stephen Harper, qui a dirigé deux gouvernements conservateurs minoritaires de suite avant d’obtenir une majorité en 2011, que de celles de Paul Martin pour faire reculer l’opposition.

Désirant éviter à tout prix la tenue d’élections fédérales en pleine pandémie, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a plié le genou. Ses troupes, qui n’ont pas un trésor de guerre bien garni et qui peinent à récolter 15 % dans les sondages, ont voté contre la motion conservatrice, même si le NPD a vertement dénoncé la conduite des libéraux dans l’affaire WE Charity. Le NPD a ainsi donné aux libéraux le répit qu’ils souhaitaient. Les trois députés verts en ont fait autant. Le vote n’a même pas été serré : 180 à 146.

Qu’a obtenu le NPD en retour ? Rien de concret, car il n’y a eu aucune véritable négociation entre les néo-démocrates et les libéraux. Le contraste est frappant quand on songe aux pourparlers entre ces deux camps pour assurer l’adoption du discours du Trône le mois dernier.

« Le NPD est passé de la zone orange à la zone rouge », a raillé le député bloquiste Alexis Brunelle-Duceppe sur son compte Twitter, faisant allusion aux couleurs respectives du NPD et du Parti libéral et aux niveaux d’alerte utilisés par le gouvernement Legault durant la pandémie.

Justin Trudeau fait fi des critiques

Dans les 48 heures qui ont précédé le vote, Justin Trudeau et ses ministres ont affirmé haut et fort que la création d’un nouveau comité, dominé par les partis de l’opposition et ayant le pouvoir de convoquer les témoins à sa guise, aurait pour effet de paralyser le Parlement.

Une affirmation qui ne résiste pas à l’analyse, selon les partis d’opposition et les observateurs de la scène politique.

Justin Trudeau et ses ministres ont aussi soutenu qu’ils ne souhaitaient pas plonger le pays dans une campagne électorale alors qu’il compose avec les conséquences difficiles d’une deuxième vague de la COVID-19.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Les libéraux de Justin Trudeau s’opposaient à la création d’un comité spécial « anticorruption » dont le mandat aurait été d’approfondir l’enquête sur l’affaire WE Charity (Mouvement UNIS).

Une autre affirmation qui ne résiste pas à l’analyse, toujours selon les partis d’opposition.

« On ne va pas donner une excuse au premier ministre pour déclencher des élections », a laissé tomber le chef du NPD Jagmeet Singh avant de faire son entrée aux Communes mercredi.

« C’est le gouvernement qui a décidé de faire du vote sur WE Charity un vote de confiance. […] Les libéraux […] ne veulent pas aller en élections pour l’économie, l’environnement ou la gestion de l’offre. Ils veulent aller en élections pour camoufler un scandale libéral qui fait qu’ils prennent l’argent du public et le donnent à des amis des libéraux », a tonné le député bloquiste Alain Therrien.

Le premier ministre a fait fi de ces critiques, rejetant dans le camp de l’opposition l’odieux d’un éventuel scrutin en temps de pandémie. « Je comprends pourquoi le Bloc a tellement besoin de voir une élection parce que, depuis six ou sept mois, le gouvernement fédéral est en train de livrer concrètement pour les Québécois […]. Politiquement, c’est vraiment problématique pour le Bloc de voir un gouvernement fédéral faire tant de bien à tant de Québécois », a-t-il lancé avant le vote crucial.

Le pari des élections

Ayant repris l’avance dans les sondages depuis quelques semaines, surtout depuis que l’affaire WE Charity fait moins de bruit (le Parti libéral recueillerait en moyenne 36,2 % des intentions de vote, contre 31 % au Parti conservateur, selon le site 338Canada.com), les libéraux, dans leur for intérieur, se seraient sans doute accommodés de se lancer en campagne, malgré la pandémie.

Car les stratèges libéraux constatent, comme tous les observateurs aguerris de la scène politique, que les gouvernements provinciaux qui ont convoqué les électeurs aux urnes en temps de pandémie jusqu’ici ont été récompensés et reconduits au pouvoir.

Au Nouveau-Brunswick, le premier ministre progressiste-conservateur Blaine Higgs, qui dirigeait un gouvernement minoritaire, a remporté son parti aux élections du 14 septembre en obtenant un mandat majoritaire.

En Colombie-Britannique, le premier ministre néo-démocrate John Horgan, qui était aussi à la tête d’un gouvernement minoritaire, se dirige tout droit vers une confortable victoire aux élections prévues le 24 octobre, si l’on se fie aux sondages.

En Saskatchewan, le premier ministre Scott Moe n’aura aucune difficulté à obtenir un second mandat majoritaire le lundi 26 octobre, si la tendance qui se profile dans les sondages se maintient.

En défiant ainsi les partis de l’opposition, Justin Trudeau a clairement fait savoir qu’il était prêt à en découdre durant une campagne électorale. Mais le premier ministre est aussi conscient que le contexte politique qui lui est aujourd’hui favorable risque de se dissiper au cours des prochains mois.

Les rôles risquent d’être renversés du tout au tout dès le printemps. Un rapport du commissaire aux conflits d’intérêts et de l’éthique attendu au début de 2021 qui blâmerait sévèrement le premier ministre dans l’affaire WE Charity et un budget qui devrait augurer des temps difficiles pourraient finalement convaincre le NPD que l’heure du jugement des électeurs a sonné.

Le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau a survécu mercredi à un vote de confiance au parlement, évitant la tenue d’une élection générale. Résumée de la journée et analyse.