Quand un pont est si fragile, on ne le secoue pas pour un banal problème d’agenda.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

À la suite de la mort horrible de Joyce Echaquan, François Legault a offert de devancer une rencontre déjà prévue avec Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL). Vendredi, à 10 h du matin, le premier ministre l’attendait dans son bureau de Montréal. Il n’est jamais venu.

Peu après, M. Picard expliquait son absence aux médias en disant qu’il voulait être accompagné des chefs de la nation atikamekw, à laquelle appartenait Mme Echaquan. « Je ne comprends pas à quoi joue le chef Picard », s’est impatienté M. Legault.

En soirée vendredi, M. Picard m’a assuré qu’il avait « informé quelqu’un de l’entourage du premier ministre » de son absence.

Voilà beaucoup de tensions inutiles.

Après tout, qu’est-ce que ce rendez-vous manqué change ? Pas grand-chose. Les deux vont finir par se rencontrer bientôt, probablement la semaine prochaine, comme prévu initialement. Alors pourquoi alimenter inutilement la méfiance réciproque ?

Ce n’est pas non plus comme si on attendait d’urgence une solution facile qui réglerait tout. Les injustices subies par les Premières Nations existent depuis longtemps et elles ne disparaîtront pas demain.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvie D’Amours, ministre déléguée aux Affaires autochtones

M. Legault a dit les choses de façon un peu carrée. Il est aimé pour ce franc-parler, mais les relations avec les Premières Nations exigent de la diplomatie. Or, c’est ce qui a manqué au gouvernement caquiste depuis son élection. Surtout dans le cas de la ministre des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours.

Je ne parle pas de son communiqué mercredi dernier. Une année après le dépôt du rapport Viens, elle y vantait son bilan sans parler de Joyce Echaquan. Or, le texte avait été envoyé à l’avance pour prépublication – son cabinet a oublié de le modifier à la suite de la mort de Mme Echaquan. Une erreur épouvantable, certes, mais qui relève plus de l’amateurisme que de la mauvaise foi.

Mme D’Amours paraissait sincèrement troublée par cette mort, et elle a participé à la veillée à Joliette.

Non, le problème n’est pas cela. C’est tout le reste.

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Le gouvernement caquiste avait pourtant bien commencé son mandat.

M. Legault promettait de parler « de nation à nations » avec les leaders autochtones. Après le dépôt du rapport Viens, il s’est excusé au nom du Québec dans une déclaration solennelle. Il a par la suite conclu une « Grande alliance » avec les Cris.

La relation s’est détériorée par la suite.

Le dossier des autochtones se gère à deux têtes. Le premier ministre s’occupe des grandes négociations, tandis que la ministre responsable du dossier intervient pour les enjeux du quotidien.

C’est un poste délicat. Avec les autochtones, cette ministre doit être diplomate. Tandis qu’avec ses collègues, elle doit agir en chien de garde, en vérifiant qu’ils ont pensé aux Premières Nations avant d’autoriser par exemple la construction d’une route ou d’une mine.

Cela exige un rare mélange de tact et de poigne. Malheureusement, Mme D’Amours n’a ni l’un ni l’autre.

Elle a insulté les Premières Nations, notamment en les assimilant à un « quatrième parti d’opposition ». Et elle politise le dossier avec d’inutiles attaques personnelles, comme sa charge jeudi contre Gregory Kelley. Le député libéral voulait savoir ce qu’elle avait fait depuis 2018 pour régler le racisme à l’hôpital de Joliette. Mme D’Amours a répondu… en attaquant le père de M. Kelley, l’ancien ministre. Un pitoyable manque de hauteur, qui n’a pas dû impressionner les Atikamekw, qui attendent encore que le racisme cesse à l’hôpital et ailleurs.

La ministre ne semble pas très proactive non plus. Quand des routes étaient bloquées l’hiver dernier, la communauté mohawk disait que Mme D’Amours ne les avait même pas contactés. Même discrétion avec le conflit sur la chasse à l’orignal dans la réserve faunique La Vérendrye. Pas mon dossier, répète-t-elle.

Au contraire… Un ministre des Forêts n’aura pas le réflexe de penser à l’impact de ses décisions sur les autochtones. C’est justement le rôle de la ministre d’intervenir.

Mme D’Amours dit avoir donné son numéro privé de cellulaire aux chefs, mais ils ressentent le besoin de passer par l’opposition pour passer leurs messages.

Reste que limoger la ministre, comme le demande le Parti libéral, ne suffirait pas à rebâtir les ponts.

Deux gros motifs d’irritation demeurent.

D’abord, Québec conteste la loi fédérale C-92 qui permettrait aux Premières Nations d’avoir leurs propres services de protection de la jeunesse. Ironie : une seule nation a ce pouvoir à l’heure actuelle, soit les Atikamekw, en vertu d’une entente conclue par Geoffrey Kelley, celui que Mme D’Amours a critiqué…

Ensuite, Québec hésite à adopter la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, de crainte de leur donner un « droit de veto ».

Or, des juristes soutiennent que le texte forcerait de façon plus limitée à consulter les autochtones. Il s’agirait d’une obligation de moyens, et non de résultat. Bien sûr, cela pourrait compliquer le développement économique. Mais négocier en amont permet parfois aussi de désamorcer les crises. Parlez-en à Hydro-Québec…

Le projet de loi sur la relance économique aurait été une belle occasion d’user cette approche. Mais l’APNQL dit ne pas avoir été consultée en amont.

Au fond, le conflit est plus simple et plus profond que l’attitude de Mme D’Amours ou l’agenda de M. Legault. C’est que malgré ses promesses, le Québec n’ose pas encore instaurer un véritable rapport de nation à nations avec les autochtones.

Cela impliquerait une véritable révolution. Le gouvernement caquiste semble réaliser aujourd’hui que sa promesse a été faite avec une naïve légèreté.